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Éditorial

Lettre ouverte à nos collègues à propos de l’évaluation des psychothérapies

Par les Drs Brigitte Lapeyronnie, Jean-Michel Thurin et Monique Thurin      


Cher(e) Collègue,

Je suis pour l’évaluation des psychothérapies et je vais essayer, sachant que vous ne l’êtes pas du tout, de vous donner ma position.
Si je m’essaye à cette argumentation avec vous, c’est que je pense qu’un dialogue est possible.

Le mot évaluation continue à être source de malentendus.

Il est aujourd'hui largement associé à l’idée d’un œil increvable qui reste immuablement présent. Son essentielle préoccupation serait de traquer dans chacun de nos actes quotidiens l’erreur ou le déficit de productivité. Son objectif serait une domestication de nos pratiques. Leur pertinence même serait menacée car une part essentielle de la psychothérapie tient à la solidité du cadre et au fait que « l’on peut tout y dire, sans y être jugé, au rythme où cela peut se dire et par les voies que cela peut prendre». L’évaluation, comme « piège à formater » devient un cheval de bataille : on veut transformer nos discrets cabinets en tours transparentes et même «mesurer notre âme et quantifier nos vies intimes ».

Ce scénario ne peut être totalement écarté. Mais ne risque-t-il pas de nous faire passer à côté de l’essentiel ? Notre immobilité de défense ne fait-elle pas les délices de tous ceux qui n’attendent qu’une chose : amener tranquillement la profession à un tel niveau d’ineptie qu’il suffira d’une simple pichenette pour en réduire les derniers vestiges ; ou plus simplement, ne nous place-t-elle pas devant le risque de laisser le choix des standards qui définiront cette fameuse évaluation et son application.

Je pense pour ma part, qu'il faut nous saisir de l'évaluation, mais sur nos propres bases qui nous sont finalement très habituelles, et en leur donnant une portée collective.
Voici donc ma propre définition.
L’évaluation constitue notre quotidien, avec la limite toutefois de rester une opération mentale aussi permanente que collectivement silencieuse.

Je pense qu’étant psychothérapeute vous faites de l’évaluation en recevant vos patients. Vous évaluez s’ils peuvent faire une psychothérapie avec vous : vos propres compétences par rapport à ce que cette personne amène, si elle est motivée ou pas pour faire ce que vous proposez comme psychothérapie, si elle en a les capacités, si elle nécessite un avis médical, si elle nécessite une hospitalisation, etc., etc. Bénéficierait-elle mieux d’un autre type de psychothérapie que celle que vous proposez ? Cela fait aussi partie des possibilités que vous évaluez.

Vous êtes devenu spécialiste dans une approche psychothérapique spécifique, c’est-à-dire que vous avez une compétence en la matière. Si un patient vient vous voir, c’est qu’il pense que vous avez cette qualité.
Et puis, au cours de votre travail avec cette personne, travail pour lequel vous êtes rémunéré par elle, vous allez chercher à partir de différents éléments que vous allez « évaluer » (et de votre théorie de la psychothérapie) ce qui fonctionne ou pas dans ce travail. Si vous en référez à un superviseur, votre travail de réflexion et d’élaboration vous conduit à une certaine évaluation aussi. Vous avez le sentiment que la personne que vous suivez va mieux, et elle aussi d’ailleurs. Est-il encore possible d’être un tout petit peu plus précis et de situer ce qui a changé en elle ? Et si « ça » ne marche pas, j’imagine que vous vous en préoccuperez. C’est encore de l’évaluation.

Que le patient, totalement pris dans le travail qu’il fait, ne sache pas bien comment le changement a opéré pour lui, c’est pensable, mais que le thérapeute n’en sache rien du tout, cela peut paraître plus bizarre. Qu’il ne comprenne pas totalement pourquoi ou comment s’est opéré le changement, peut-être, mais qu’il n’en ait aucune idée, cela pose quand même la question de ce qu’il a appris au cours de sa formation (à mon avis, toute psychothérapie a sa théorie du changement). Et qu’il ne s’intéresse pas du tout à cette question m’intriguerait encore davantage.

L’évaluation se retrouve effectivement partout dans notre activité quotidienne. Elle est nécessaire dans la responsabilité que nous pouvons prendre par rapport aux personnes qui s'en remettent à nous et nous font confiance. L'évaluation des psychothérapies réintroduit la question du sens de l'action du psychothérapeute et notamment de ses effets sur la santé de son patient.


En plus des réflexions menées au sein même de chaque « marque » de psychothérapie, pourquoi des praticiens chercheurs de tout type de psychothérapie ne répondraient-ils pas ensemble à cette question qui ouvre à des aspects techniques et conceptuels essentiels ?

Vous questionnez la méthodologie des recherches déjà effectuées. Vous êtes désemparé et il y a en effet de quoi. La recherche doit s’effectuer dans les conditions naturelles de notre pratique, avec les patients qui nous consultent. Vous avez l’air de déplorer l’absence d’études qualitatives. Il en existe. Elles sont désormais reconnues comme absolument nécessaires à l’évaluation des psychothérapies.

Mais comment passer d’une démarche individuelle, à une activité plus collective qui lui donnerait une dimension d’objectivité qu’on lui conteste, faute de l’avoir présentée?
De tout temps, les groupes de pairs ont constitué l’échelon essentiel de ce passage, les cas au singulier peuvent être réunis pourvu qu’ils respectent une structure commune.

J’ai commencé ce courrier par une interrogation stratégique et situé que l'immobilité n'est sans doute pas la meilleure défense. En plus, elle nous prive de ce qui constitue le pôle associé créatif permanent de notre pratique, à savoir la recherche clinique.

Répondre simplement par une exhortation de l'apocalypse ou par une attaque des TCC, être contre toute présentation de ce que nos pratiques expriment quotidiennement, se situe plutôt du côté du sacrifice que d'’une réponse..

Cordialement

BL*, JMT*, MT**

*Psychiatres, **Docteur en sciences du langage, psychothérapeutes

 

 


Dernière mise à jour : 25/01/07 info@techniques-psychotherapiques.org