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Le site des recherches sur les psychothérapies psychodynamiques |
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Dr B. Lapeyronnie
Dans le dernier numéro de la revue JAPA de l’été
20051, tout un dossier est consacré aux travaux d’Enrico
Jones, récemment décédé. Stuart T. Hauser lui rend
hommage et introduit le dernier article de cet auteur, coécrit avec son
élève de longue date, Stuart Ablon. Deux psychanalystes et chercheurs
de renom, Sidney Blatt et Peter Fonagy font chacun un commentaire de cet article,
auxquels répond Stuart Ablon.
Voici un résumé de ce dossier passionnant.
Enrico Jones, homme très apprécié de ses collègues
et de ses élèves, a été un chercheur inlassable
en psychanalyse et en psychothérapie. Très tôt, bien avant
l’acuité actuelle du débat sur la scientificité de
la psychanalyse, il s’est engagé dans la tentative de réaliser
des recherches empiriques sur le processus psychothérapique et psychanalytique
afin d’approfondir et de questionner sa réflexion de clinicien.
Il est le créateur d’un instrument de mesure tout à fait
remarquable, inventé à partir de la Q-méthodologie, le
PQS qui permet, comme cela sera détaillé plus loin, de saisir
des configurations « patient-analyste » répétitives
caractéristiques d’une psychanalyse particulière entre ce
patient-là et cet analyste-là. Malgré son influence, et
malgré les applications diagnostiques récentes de cet instrument,
soulignées par Drew Westen et ses collègues, les psychanalystes
et autres psychothérapeutes ne connaissent pas vraiment tout l’intérêt
de cet instrument qui peut être utilisé par des psychothérapeutes
se référant à des théories différentes.
L’article principal de ce dossier, « Sur le processus psychanalytique»
montre qu’il est possible aujourd’hui d’identifier et d’évaluer
le processus de changement dans les traitements psychanalytiques par des méthodes
empiriques.
La recherche avait bien déjà tenté d’étudier
le processus analytique mais d’une manière qui était restée
insatisfaisante. A la surprise des auteurs, cette insatisfaction ne venait pas
tant du fait que l’objectivation et la quantification échoueraient
à saisir les processus intrapsychiques inconscients ou même qu’une
telle tentative distordrait de fait ces processus. Le problème était
plutôt que le concept même de « processus analytique »,
concept clé de la psychanalyse, n’arrivait pas à être
défini de manière consensuelle. De plus, ce concept a évolué
au cours de l’histoire du développement de la psychanalyse. Aujourd’hui
ce concept regroupe ce qui relève de la psyché du patient mais
aussi de celle de l’analyste ainsi que de son expérience professionnelle
et des dimensions interactives inhérentes à la relation patient-analyste.
Jones et Ablon insistent sur l’utilité d’arriver à définir plus précisément comment les psychanalystes aident leurs patients et à distinguer les bénéfices présumés du traitement psychanalytique en comparaison à d’autres formes de psychothérapie. De plus, la présence du processus analytique formellement défini démontrerait que le gain thérapeutique est le résultat de ce qui se passe dans l’analyse plutôt que le produit d’autres facteurs ou même que le simple passage du temps.
On retrouve dans cet article, ce sur quoi insistent Stuart Ablon et Carl Maci3 dans leur commentaire à l’article de Westen, Morrison et Thompson-Brenner (Le processus psychothérapeutique : le maillon manquant). Les études de résultat seules ne permettent pas d’approcher ce qui est réellement thérapeutique, c’est-à-dire source de changement. Elles donnent une vision trop partielle du phénomène. De plus, se centrer sur les traitements dans leur ensemble est une abstraction trop importante, donnant une vision trop générale pour pouvoir saisir l’essence du changement en psychothérapie. Des études ont ainsi montré que les traitements pouvaient promouvoir le changement par d’autres manières que celles affirmées par les théories sous-jacentes. Il est donc devenu essentiel d’être au plus près du processus analytique. Mais comme le soulignent Ablon et Jones, il est impossible de définir LE processus analytique car il n’est ni unique ni unitaire. Il va donc falloir trouver comment rendre compte de cette propriété émergente qui vient à la fois des variables de contenu (les sujets spécifiques de conversation), des variables de procédure (les interventions spécifiques thérapeutiques ou les techniques employées par le thérapeute), couplées aux interactions patient-thérapeute, de leurs attitudes, affects, croyances et comportements qui se forment dans le contexte de leur interaction. Les variables de contenu ou les variables de procédures seules sont rarement, si ce n’est jamais, des facteurs prédictifs du changement thérapeutique.
Cet article est constitué de deux parties qui se complètent de manière remarquable. Son objet d’ensemble est de présenter une stratégie pour étudier le processus analytique en utilisant des méthodes de recherche qui permettent
- La construction d’un consensus fondé empiriquement sur la nature du processus analytique
- L’identification des processus en analyse qui sont uniques à chaque dyade patient-analyste.
La première partie relate comment plusieurs psychanalystes expérimentés ont développé un prototype de ce qu’est l’heure idéale de psychanalyse en utilisant le PQS. Ce prototype a ensuite été appliqué à des retranscriptions intégrales de trois échantillons de traitement archivés : deux traitements par psychanalyse, trois de thérapies psychanalytiques longues et trois de thérapies psychodynamiques brèves. Cette méthodologie a montré que la psychanalyse était au plus proche du prototype, plus que la psychothérapie psychanalytique longue, qui elle-même en était plus proche que la psychothérapie psychodynamique brève. Cela pourrait paraître évident aux yeux des cliniciens, mais encore fallait-il le démontrer. Les psychanalystes peuvent ainsi trouver un accord sur une définition du processus analytique, celui-ci peut être opérationnalisé et évalué quantitativement.
La deuxième partie va démontrer l’existence de configurations répétitives d’interaction entre patient et thérapeute, spécifiques à la dyade particulière et qui peut évoluer au cours du traitement à condition que le thérapeute puisse en avoir conscience et permettre un travail sur cette fixité relationnelle. Ainsi, l’action thérapeutique réside non seulement dans l’expérience de ces schémas d’interactions répétitives, mais aussi dans leur reconnaissance et leur compréhension à la fois par l’analyste et par le patient. Ils donnent deux exemples, le premier où cette configuration figée a pu évoluer et aboutir à un changement pour le patient et un deuxième exemple où la configuration répétitive n’a pu être modifiée et où le traitement s’est arrêté avant un changement vraiment important pour la patiente.
Ce modèle à deux personnes tente de faire le lien entre les théories de l’action thérapeutique qui se centrent sur l’insight et la compréhension de soi et les théories qui soulignent l’expérience qu’a le patient de son thérapeute.
S. Blatt loue les efforts admirables de E. Jones au cours de nombreuses années et de son étudiant et protégé, S. Ablon, de s’être attaqués à la question si importante du « processus psychanalytique ». Il n’existait en effet aucun consensus sur ce concept pourtant fondamental et cela a été préjudiciable pour la pratique clinique, la formation et la recherche.
Jones et Ablon tentent donc de définir ce concept de manière
empirique et d’en tester les implications en comparant différentes
formes d’intervention psychothérapeutique à cette définition.
Blatt relate la méthode, basée sur la Q-méthodologie, développée
par ces deux auteurs pour identifier les configurations de l’interaction
spécifique à la dyade patient-thérapeute. Ce qui leur permet
de rechercher les différentes configurations d’interaction dans
le processus thérapeutique et leur rôle dans le résultat
de la thérapie.
La Q-méthodologie a été conçue à l’origine
par William Stephenson en 1950 à partir de ses expériences avec
le statisticien anglais Sir Cyril Burt. Blatt suppose que c’est par le
fait que Carl Rogers et Stephenson étaient collègues de faculté
que Rogers a fait de la recherche dès le début des années
50, en utilisant cette méthodologie.
Blatt décrit ensuite le PQS et fait une comparaison avec les procédures
utilisées par Robert Wallerstein et ses collègues dans le projet
de recherche en psychothérapie de Menninger à partir du conseil
du méthodologiste renommé Louis Guttman. Cela concerne les comparaisons
par paires dans une distribution normale forcée qui entraînent
un classement de la plupart des affirmations dans la catégorie neutre,
située au milieu de la distribution. Les items les moins nombreux sont
situés aux deux extrêmes.
Blatt rappelle que les items du PQS ont été choisis très soigneusement, en se basant sur des comportements observables et en évitant ceux qui nécessiteraient une interprétation, par exemple en décrivant une activité mentale ou des états psychologiques inconscients du patient ou du thérapeute. Cela permet d’augmenter la fiabilité interjuges. Blatt regrette que les auteurs ne fournissent pas une vision d’ensemble de leurs 100 items, ce qui faciliterait une conceptualisation ultérieure et une clarification de la nature du processus psychanalytique.
Les deux thèmes de la recherche de Jones et d’Ablon sont d’une part une recherche à grande échelle qui compare les différences entre trois formes différentes de traitement et leurs résultats et d’autre part l’évaluation de l’interaction des dyades patient-thérapeute au cours du traitement. Ce sont deux questions très différentes qui ont pu être abordées justement par l’utilisation de la même méthodologie : le PQS. Ce que souligne Blatt particulièrement dans ce commentaire c’est que ces deux questions abordent deux niveaux d’évaluation : une évaluation nomothétique à grande échelle des configurations parmi les différents types de traitement et leur efficacité relative avec différents types de problèmes, et une évaluation plus clinique ou idiographique, avec l’identification plus spécifique de « séquences d’interaction récurrentes » dans les dyades. L’utilisation de cette même méthodologie pourrait aussi faciliter l’intégration de ces deux niveaux très différents de recherche.
Blatt relate ensuite comment le prototype a été établi
pour définir le processus psychanalytique. Jones et Ablon ont évalué
le Q-sort de 11 psychanalystes expérimentés alors qu’ils
décrivaient chacun le traitement psychanalytique idéal. Ils ont
comparé ces 11 cotations avec les cotations Q-sort de 10 thérapeutes
cognitivo-comportementaux décrivant le traitement TCC idéal. Une
analyse factorielle a eu lieu des 21 Q-sorts qui a produit deux facteurs principaux.
L’un comprenait les cotations des 11 psychanalystes et l’autre des
10 thérapeutes CC. Les deux facteurs indépendants ont émergé
statistiquement dans l’analyse factorielle et sont en cohérence
avec les différences théoriques. Blatt regrette que les auteurs
ne donnent pas le degré de cohérence interne parmi les psychanalystes
ni parmi les TCC . Il aurait aussi été utile selon lui de mettre
en comparaison les items les plus pertinents dans le prototype de la thérapie
comportementale et cognitive avec ceux qui caractérisent le traitement
psychanalytique. Cela aurait mis encore plus en lumière la singularité
de chaque approche.
Blatt pense que dans l’évaluation du niveau de cohérence
interne parmi les psychanalystes et parmi les thérapeutes comportementalo-cognitivistes,
une analyse factorielle de second ordre de chacun des prototypes idéaux,
pourrait fournir un sentiment de structure interne et d’organisation de
chacun de ces deux prototypes et pourrait aussi fournir une vision d’ensemble
conceptuelle des deux.
La première partie de l’article rapporte les tentatives des chercheurs de définir des différences parmi les diverses formes de traitement (psychodynamique et traitements brefs selon un manuel, comme la TCC et la thérapie interpersonnelle). Ils ont trouvé que les descriptions de ces différents traitements par les experts sont souvent différentes de « leurs noms d’appellation » et que les aspects de ces traitements se recoupent fréquemment. Ce qui est un résultat très important qui devrait selon Blatt nous rendre conscients de l’insuffisance de chercher à comprendre les subtilités du processus thérapeutique en comparant les différents types de traitement, du moins tels qu’ils sont définis par leurs techniques particulières.
Cela implique pour la recherche en psychothérapie d’aller au-delà de la recherche des différences parmi les divers types de traitement et de commencer à identifier et à évaluer les mécanismes des processus qui facilitent l’action thérapeutique. Ces résultats suggèrent fortement l’importance d’essayer d’identifier les éléments différents de l’action thérapeutique à l’intérieur de chaque prototype de traitement et ensuite d’évaluer comment ces éléments contribuent au résultat thérapeutique.
Blatt rappelle que Jones et coll. avaient déjà en 1993 cherché
à identifier les éléments d’un processus de traitement
dans une recherche sur un cas unique dans une psychothérapie psychodynamique
à long terme pour dépression. Les quatre éléments
qu’ils avaient identifiés étaient l’acceptation du
thérapeute et sa neutralité, l’interaction du thérapeute,
la technique psychodynamique et l’affect dysphorique du patient. Ces résultats
permettaient de penser qu’il serait possible d’étendre la
comparaison de ces différents éléments parmi les patients
dans le même type de traitement tout comme parmi des patients dans des
prototypes de traitement différents. Ainsi, on pourrait chercher à
distinguer les différents éléments du processus thérapeutique
qui sont uniques à chaque traitement tout comme les éléments
qu’ils ont en commun, et on pourrait aussi examiner comment ces divers
éléments contribuent au résultat thérapeutique constructif.
Jones a très clairement lancé un appel pour que la recherche en
psychothérapie commence à se pencher sur les liens entre les différentes
dimensions du processus thérapeutique et du résultat du traitement.
Une fois cela effectué, on pourrait alors vraiment considérer
si ces différents éléments du processus thérapeutique
sont plus efficaces avec des types particuliers de patients et s’ils conduisent
à différents types de résultat. Il est temps que la recherche
transcende le type « course de chevaux » de la conception de recherche
et essaye à la place d’identifier les mécanismes ou les
processus qui conduisent au progrès thérapeutique de sorte que
nous puissions aborder les questions plus complexes comme : quels types
de traitement sont efficaces pour différents types de patients et conduisent
à différents types de résultat thérapeutique ?
Il est impressionnant, souligne Blatt, qu'il y a déjà vingt ans,
Jones et ses collègues aient déjà lancé cet appel
en demandant d’essayer d’associer les dimensions du processus au
résultat dans les recherches et de s’approcher de modèles
multidimensionnels de changement, qui sont plus proches des réalités
cliniques.
Les items listés dans le prototype du traitement psychanalytique idéal concernent essentiellement des activités du thérapeute et peu d’attention est donnée aux activités du patient. Blatt souligne qu’il est aussi important en psychanalyse de se pencher sur les activités du patient, que cela soit ses rêves, ses désirs, ses peurs, etc. C’est en effet aussi avec le matériel introduit dans la séance que le patient et le thérapeute peuvent travailler de manière constructive et que le thérapeute peut faire des interprétations ou d’autres interventions. Le style et la nature de l’intervention de l’analyste peuvent varier selon les analystes, par exemple dans la manière dont ils présentent leurs interprétations ; certains posent des questions qui invitent à une exploration, d’autres sont plus affirmatifs. Certains patients vont être plus sensibles à un style particulier. Blatt souligne que l’efficacité du traitement et sa définition comme processus psychanalytique sont bien déterminées par les techniques particulières du thérapeute, mais que la qualité de la relation que le thérapeute a établie avec le patient est aussi fondamentale (Blatt, 2001). L’évaluation du type de traitement et de son efficacité dépend alors non seulement de ce que le thérapeute fait mais aussi de ce qui se passe dans la dyade, si l’interaction thérapeutique conduit à une exploration psychanalytique plus grande.
Dans la deuxième partie de l’article, Ablon et Jones ont développé une méthodologie qui identifie des structures d’interaction répétitives qui sont uniques à chaque dyade et font partie du processus thérapeutique. Leur résultat semble s’approcher des thèmes relationnels conflictuels élaborés par Luborsky. Ainsi, non seulement l’activité du thérapeute est prise en compte mais aussi la relation patient-analyste, les deux étant particulièrement importants pour essayer de saisir les éléments du changement au cours d’une analyse.
C’est donc une recherche particulièrement excitante qui applique
une méthodologie très rigoureuse et élégante.
La Q-méthodologie réalisée par Jones et Ablon peut être
appliquée dans des comparaisons nomothétiques entre différents
types de traitements tout comme dans des analyses idiographiques des cas individuels.
Ablon et Jones ont réalisé une contribution majeure à la recherche en psychothérapie en innovant un système standardisé de codage de l’interaction thérapeutique qui a permis d’extraire de la complexité infinie de l’échange interpersonnel entre thérapeute et patient des indicateurs qui sont probablement en lien avec la théorie et liés au résultat de la thérapie.
Aucun instrument de mesure fiable et valide n’est capable de s’occuper
de tous les niveaux d’analyse du traitement en même temps. Même
la participation d’un observateur ne le permet pas. Notre centre d’intérêt,
que l’on soit patient ou thérapeute, change sans cesse entre les
différents niveaux d’analyse. On peut se centrer à un moment
sur des microprocessus de l’échange, à un autre sur des
caractéristiques générales du traitement. L’observation
clinique non systématique est sujette au biais. Comme Freud le faisait
remarquer, l’esprit humain est gouverné par le principe général
de plaisir et de sécurité. En tant que chercheurs cliniciens,
nous sommes enclins à changer rapidement notre centre d’intérêt
pour aller dans la direction de questions nouvelles et de plus grand intérêt
et pour nous éloigner de ce qui devient inconfortable et anxiogène.
Ainsi, choisir un niveau spécifique d’analyse pour systématiser
nos observations sur le processus analytique a un mérite énorme,
non simplement du fait des vertus inhérentes de ce niveau d’analyse,
mais aussi le fait de s’atteler à un niveau spécifique réduit
la possibilité de changements de niveaux par inadvertance et de rater
l’occasion de découverte authentique, mais parfois gênante.
Certains au sein de la communauté psychanalytique critiquent la recherche
d’Ablon et de Jones comme étant superficielle, partiale, manquant
de détails ou de profondeur. Il est clair que des psychanalystes ont
peur que l’introduction de méthodes de recherche risquent la destruction
du phénomène qu’ils chérissent.
Fonagy continue par contextualiser la recherche d’Ablon et de Jones en
rappelant les résultats déjà obtenus à l’aide
de cet instrument.
Des patients ayant un syndrome post-traumatique léger ou un deuil pathologique
ont été observés et se sont améliorés lorsque
leurs souvenirs ont été mis en relation avec leur expérience
actuelle, leurs visions d’eux-mêmes examinées en lien avec
celles des autres et qu’ils ont été exposés aux interprétations
de transfert (Jones, Cumming et Horowitz, 1988). Au contraire, ceux qui souffraient
de détresse psychologique plus grande ont été mieux quand
leur thérapeute a été plus rassurant, les conseillait sur
les problèmes de la réalité et se centraient sur les défenses
des patients. Rien de surprenant à tout cela. Mais ce qui a été
remarquable, c’est que cette sagesse clinique quotidienne a pu être
démontrée empiriquement. C’est la magie du PQS. Il exploite
une série de techniques thérapeutiques directement en lien au
travail du clinicien.
Dans l’analyse de Mrs C., cet instrument a pu être sensible à l’amélioration subtile (moins d’intellectualisation et de rationalisation, plus grand accès à une pensée et à des sentiments). Cela a constitué une démonstration claire de la névrose de transfert, avec les indications prévisibles de résistances, la difficulté à apporter du matériel, la difficulté à trouver un sujet, etc.
Dans le réexamen de la seizième séance de trente patients en thérapie psychodynamique en pratique privée, le Q-set a permis de tracer ce qui est pour certains d’entre nous l’aspect clé du processus psychothérapeutique psychanalytique. Les patients qui faisaient l’expérience de changements cliniquement significatifs en thérapie, manifestaient un changement progressif de leurs constructions sur leurs difficultés d’abord orientées vers l’extérieur, sur la réalité et qui se sont portées sur une réflexion sur eux-mêmes. Les discussions sur ce qui se passait hors thérapie diminuaient, et la relation thérapeutique devenait le composant important du dialogue. Lorsque ce changement ne s’opérait pas, le résultat restait pauvre. Ces résultats sont tout à fait concordants avec la suggestion de Fonagy comme quoi les améliorations dans la capacité de mentalisation médiatisent en partie du moins, le changement thérapeutique en psychothérapie psychanalytique.
Fonagy rend hommage ensuite au travail de Jones en 1993 qui a analysé deux ans et demi d’enregistrements en vidéo de thérapie psychodynamique à deux séances par semaine d’une femme dépressive. Cinquante-trois heures de traitement ont été cotées et les facteurs de cotation ont été analysés pour identifier quatre facteurs ou dimensions qui ont caractérisés singulièrement le traitement : le thérapeute est acceptant/neutre ; le thérapeute est interactif (didactique, confronte les vues du patient, est plein de tact) ; le thérapeute utilise une technique psychodynamique ; et le patient fait l’expérience d’un affect dysphorique. La méthode des séries temporelles a permis d’identifier les co-occurrences régulières tout comme les effets retard entre le thérapeute et le comportement du patient. Les chercheurs ont ainsi trouvé qu’au début de la thérapie, une approche neutre, facilitatrice et non jugeante générait un affect dépressif chez la patiente ce qui à son tour engendrait chez le thérapeute plus d’activités, de contrôle, et de réaction émotionnelle. Plus le thérapeute s’éloignait de la neutralité, plus le patient allait vers l’amélioration. Cette configuration peut être regardée comme un exemple de « situation totale de transfert » décrite par Betty Joseph (1985). Le frère de la patiente était mort dans un accident en piscine quand il avait sept ans. La dépression réactionnelle de la mère avait fait que la patiente s’était sentie abandonnée et non désirée. Dans la thérapie, elle apparaît adopter le rôle de la mère alors que le thérapeute est encouragé à devenir la petite fille, qui essaye désespérément et sans succès d’engagé le parent psychologiquement mort (Green, 1983).
Une caractéristique du PQS soulignée par Fonagy, est son applicabilité à un certain nombre de différentes formes de traitement psychothérapeutique.
Fonagy parle ensuite des prototypes de traitement idéal et qu’ainsi il en existe un pour le processus psychanalytique.
Il est rassurant selon lui que ces chercheurs puissent démontrer que la similitude à l’heure psychanalytique idéale est plus évidente pour un traitement à quatre séances par semaines que dans une thérapie moins intensive.
Les structures d’interaction et l’action thérapeutique :
Cette notion de structures d’interaction permet de relier les deux lignes
de pensée autour de la question de l’action thérapeutique
de la psychothérapie psychanalytique. Les descriptions du changement
psychique fondé sur l’insight, la connaissance de soi
accrue, l’intégration dans la conscience des parties clivées
du self, mettent en avant l’interprétation comme agent majeur du
changement. Au contraire, les modèles qui mettent en avant l’empathie,
le sentiment de sécurité, la contention des sentiments, et l’environnement
contenant, voient les interactions interpersonnelles comme les facteurs du processus
de changement. Le thérapeute, en tant qu’objet réel est
considéré être l’agent par qui la relation dépasse
les résidus du trauma ou les déficiences des relations interpersonnelles
précoces (Fonagy et coll. 1993). Jones dans son article met ensemble
ces deux polarités en accentuant la présence et la signification
de configurations répétitives d’interaction dans le processus
thérapeutique.
Cette approche a le mérite de clarifier les concepts flous d’intersubjectivité, de transfert total, de mises en actes transfert/contre-transfert, de la réceptivité de rôle. L’insight et la relation sont vus comme complémentaires.
Ce qui est aussi remarquable, c’est que dans le travail de Jones et Ablon,
les analystes ne sont pas les thérapeutes précis, au mot parfait,
clairs comme du cristal comme on lit dans les articles de journaux. Ici, les
analystes ressemblent à des gens réels. Ils parlent d’avoir
oublié des choses. Ils tombent dans les pièges tendus par leurs
patients. Ils posent des questions, parfois des questions bêtes, dont
ils savent déjà la réponse. Ils se répètent
eux-mêmes. Ils montrent rarement d’avoir mis à jour un insight
comme on peut le lire dans les articles.
En regardant le thérapeute fonctionner réellement et pas le thérapeute
qui se raconte, nous pourrons plus repérer les structures d’interaction
à l’intérieur desquelles les analystes travaillent réellement.
On peut ainsi se rendre compte de la contribution toute particulière
qu’Ablon et Jones donnent à la psychanalyse.
Nous sommes redevables selon Fonagy à Jones et Ablon de l'humilité qu’ils apportent à leur travail. Ils apportent la réalité à la thérapie psychologique que nous pratiquons et en laquelle nous croyons. Ce qu’a atteint cet article, ce n’est pas une théorie complexe ni des résultats élaborés, mais plutôt la simplicité même : l’approche exposée par Ablon et Jones rend la complexité de la pensée et de la technique psychanalytique accessible à tous.
Pour ce qui concerne la curiosité de Blatt sur les similitudes et les différences entre les prototypes du processus analytique et du processus TCC, Ablon renvoie au travail de 1998.
Le manque de fondation empirique a laissé le champ ouvert à l’attaque à une époque où cliniciens, patients et tiers payants ont déjà tous entendus parlé des traitements soutenus empiriquement. Ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est que nombreux programmes de formation désormais aux Etats-Unis n’enseignent que les processus de traitement qui ont reçu le soutien empirique dans les essais cliniques contrôlés. Rien que pour cette raison, il s’agit d’étudier la psychanalyse de manière empirique.
Ablon rejoint Blatt en suggérant un mouvement pour les processus de changement soutenus empiriquement et pas des conglomérats de traitement soutenus empiriquement. Leur dernière étude a fait cela en identifiant les processus de changement commun dans une psychothérapie naturaliste pour le trouble panique. Un manuel de traitement n’est pas nécessaire pour faire de la bonne thérapie et peut même selon certains l’entraver. Mais pour démontrer que le processus psychanalytique diffère des autres types de processus de traitement et peut être enseigné et pratiqué de manière fiable, et pour démontrer quantitativement qu’il aide les patients à aller mieux, nous devons être capables d’opérationnaliser le processus psychanalytique et de le mesurer empiriquement. Le prototype général du processus analytique présenté dans cet article représente la tentative de faire ainsi. La cohérence interne a été excellente. Le niveau d’accord entre les cotations d’analystes a été assez élevé.
Ablon et ses collègues sont d’accord avec Blatt sur le fait qu’il s’agit aussi de regarder la contribution du patient au processus analytique, ce que le PQS peut mesurer puisqu’un tiers des items le concerne. Mais il n’y a pas de patient prototype !
Le prototype général permet de faire des études empiriques, mais ne suffit pas à comprendre le changement en thérapie. C’est ce que tente de faire la deuxième étude. Chaque dyade a sa propre configuration d’interaction qui définit le processus du traitement et qui est co-créé. Ablon rapporte que son mentor Jones, reconnaissait que l’étude de cas unique était en fait la clé pour déverrouiller les mystères de l’action thérapeutique. Il a donc essayé de soumettre l’étude de cas psychanalytique à l’examen empirique. Il a ainsi fourni un modèle empiriquement fondé de l’action thérapeutique.
http://www.apsa.org/japa/Issue53-2.htm
Ablon J.S., Jones E.E., On analytic process, Journal of the American Psychoanalytic
Association, 2005, 53 (2)
Ablon JS, Maci C, Psychotherapy Process : The missing link. A comment on Westen, Morrison and Thompson-Brenner, Psychological Bulletin, 2004
Dernière mise à jour : 20/02/06 info@techniques-psychotherapiques.org
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