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Janine Chasseguet-Smirgel
Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité.
Paris Payot 1971,
Note clinique sur les rêves d’examen (3)
Avant de chercher les significations de cette obligation de mûrir, telle qu'on peut la déduire de ce que l'on sait, par ailleurs, de Strindberg (Note clinique sur les rêves d’examen (2))
je voudrais rapporter un rêve d'examen qu'une patiente a fait récemment :
« J'ai rêvé que je passais mon premier bac. J'avais une impression pénible. Je me suis réveillée, puis j'ai fait deux autres rêves. Mon sentiment était chaque fois analogue. Dans le premier je savais que j'avais oublié de prendre ma douche. Dans le second j'avais l'impression de ne pas m'être bien occupée de ma fille.
« Mon année du bac, j'ai toujours eu l'impression de l'avoir bâclée. J'ai toujours pensé que j'ai été reçue parce que les professeurs savaient que mon père était mort cette année-là et s'étaient montrés indulgents, de ce fait. Pourtant j'avais réussi les épreuves. »
La patiente associe sur la mort de son père dont il avait déjà été question à plusieurs reprises depuis le début de l'analyse. Elle avait, du fait de la guerre, été amenée à vivre seule avec son père. Elle se souvient qu'elle le négligeait, ne préparait pas les repas, ne faisait pas le ménage. Son père l'irritait. Elle était dégoûtée lorsqu'elle voyait ses pieds nus. Il tomba gravement malade, ce qui la laissa dans un état de complète indifférence. Lorsqu'il mourut, elle ne ressentit aucun chagrin et la veille de l'enterrement se surprit à fredonner.
Lors de l'entretien préliminaire, elle avait affirmé n'avoir jamais éprouvé de sentiments à l'égard de son père. Quand la mort de son père fut évoquée pour la première fois dans l'analyse, il fut aisé de lui montrer combien elle était obligée de se défendre de ses sentiments à l'égard de son père. Ce qui eut pour effet immédiat de déclencher une crise de larmes. Toutefois le refoulement des affects en rapport avec la mort du père trouvait sa source dans des conflîts bien trop profonds pour être aisément dépassés.
La patiente en réalité n'avait jamais fait le deuil de son père. Il aurait fallu pour cela qu'elle puisse intégrer, d'une part ses sentiments positifs à son égard, ce qui la mettait dans une situation de danger extrême vis-à-vis de sa mère dont l'imago terrifiante, en raison des conflits archaïques de la patiente, rendait la situation œdipienne intolérable, la mère venant alors la menacer dans son corps et dans ses investissements les plus précieux : la transmission d'une maladie mortelle et la destruction de son enfant adoré représentaient, entre autres, les sévices que la mère exercerait si la patiente se posait vis-à-vis d'elle en rivale. D'autre part il aurait fallu que la patiente substituât vis-à-vis de son père une agressivité de contact à l'agressivité de rejet qui était son mode relationnel unique. La situation œdipienne exigeait qu'elle s'identifiât à sa mère, c'est-à-dire qu'elle pût intégrer l'agressivité dont était porteuse l'imago maternelle. Mais cette agressivité menaçait alors le père et ne pouvait de ce fait être assimilée. De plus le mouvement d'identificatîon à la mère nécessitait un rapprochement avec elle. Mais son imago terrifiante éveillait alors des craintes profondes pour le Moi.
En bref, l'impossibilité de faire le deuil du père était basée sur une lacune maturationnelle à plusieurs niveaux.
Je propose donc, à titre d'hypothèse, l'interprétation suivante de son rêve d'examen :
La patiente a acquis une apparente maturité1 conférée symboliquement par sa réussite au baccalauréat. Cependant son Moi perçoit une faille au niveau de sa maturation réelle, que rend manifeste son deuil non accompli.
Sa maturité n'est donc qu'un faux-semblant acquis frauduleusement. Elle ne possède pas réellement son baccalauréat et l'impression de l'avoir obtenu grâce à l'indulgence du jury devient prévalente. A première vue, c'est le Surmoi qui lui fait le reproche de cette tromperie : Elle n'a pas fait son devoir, elle ne s'est pas lavée, a omis de s'occuper de son enfant. Mais je pense qu'il s'agit là en fait d'un niveau relativement superficiel. Les plaisirs, les soins que nous nous accordons, peuvent être en effet camouflés en « devoirs envers nous-mêmes », ce qui permet à nos désirs de prendre appui sur le Surmoi afin de se manifester, encore qu'en fait le Surmoi puisse se fondre suffisamment avec l'Idéal du Moi pour avoir des exigences quant à la manière dont notre Moi s'est constitué.
Toutefois on peut penser que le désir de combler les lacunes (vécues sur un certain plan comme une castration) met en jeu les pulsions à tous les niveaux où des obstacles conflictuels ont entravé le processus.
A mon avis, ce serait le désir narcissique de combler les failles dans la maturation par une reprise du processus défectueux qui s'exprimerait à travers les rêves d'examen. Ce désir, mobilisant une ou plusieurs pulsions, se heurte une nouvelle fois à des barrières non encore abolies et suscite de l'angoisse.
(On pourrait, bien entendu, reprendre cette formulation en termes de fixation et de compulsion à la répétition si l'on entend celle-ci comme motivée par le désir de revivre une situation ou un conflit afin de mieux le surmonter2.)
(1) Les examens, et le baccalauréat en particulier, sanctionnent le fait que le candidat est parvenu à un certain degré de maturité. Dans plusieurs langues, le baccalauréat, ou son équivalent, est appelé Matura.
(2) Une très courte pièce de Ionesco parue dans Le Nouvel Observateur met en scène un académicien, décoré « jusqu'à la ceinture », pourvu de plusieurs doctorats, président du jury de l'agrégation, président de la Commission du Baccalauréat, du ministère de l'Education nationale, docteur honoris causa de l'Université d'Amsterdam, des Facultés Secrètes du duché du Luxembourg, trois fois Prix Nobel, etc., à qui l'on vient annoncer son échec au baccalauréat. En effet, s’étant aperçu par hasard qu'il n'avait pas passé ce diplôme et malgré tous les examens réussis ultérieurement, il a tenu à se présenter au baccalauréat. Sa femme lui dit : « Tu n'aurais pas dû te présenter... »
L’ACADÉMICIEN. - Il y avait un trou.
LA FEMME. - Personne ne s'en doutait.
L’ACADEMICIEN. - Moi, je le savais. D'autres auraient pu le savoir...
La pièce s'intitule : La lacune. (Gallimard, page 903)
Texte intégral in J. Chasseguet-Smirgel : Pour une psychanalyse de l’art et de la créativité. Paris Payot 1971, chapitre VI
Pages 177 à 182.
Dernière mise à jour :
28 March, 2008
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