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Le rêve de la bouchère de Freud. Commenté par N. Delattre et D. Widlöcher
L’inconscient structuré comme un langage ?
Extrait du dialogue entre N. Delattre, Philosophe et D. Widlöcher, Professeur de psychiatrie ; publié dans “La psychanalyse en dialogue“, octobre 2003 (Odile Jacob, pp. 194-201).
L’inconscient structuré comme un langage ?
ND…Dans le contexte du développement de la pensée de Lacan, je crois qu'il ne faut pas non plus oublier le mot d'ordre paradoxal des années structuralistes, d'après lequel les sciences de l'homme n'étaient possibles qu'à la condition de décréter la mort de l'homme du« psychologisme» anthropomorphique. Il n'est donc pas étonnant que le statut du sujet psychique soit chez Lacan des plus obscur, car si j'ai bien compris, ce sujet n'est un sujet que de«n'être pas» un sujet. Mais l'inconscient, entre phénoménologique et structuralisme ?
D. W. - Si Lacan s'est beaucoup inspiré de courants de pensée étrangers à la psychanalyse, il les a toujours soumis aux nécessités de ses objectifs; c'est le cas pour le structuralisme, plus tard pour les mathématiques, et, d'après vous, c'est aussi le cas pour la philosophie. Sur l'inconscient, la question que Lacan se pose est la suivante: comment peut-il être à la fois activité psychique, déterminée par un dynamisme de la pensée, une énergie pulsionnelle, et un monde de représentations? Ce que Lacan contestait chez Freud, c'est l'idée de la source pulsionnelle des représentations. La question qu'il se posait est d'ordre logique: comment passe-t-on du représentant psychique de l'excitation pulsionnelle à la représentation mentale? Autrement dit: comment une expérience corporelle se transforme-t-elle en construction sémantique? D'après lui, la question de l'origine du sémantique était irrésolue chez Freud et insoluble tant qu'on admettait la théorie des pulsions (qu'il n'hésitait pas appeler instincts). Il a voulu la résoudre en installant le signifiant en position première par rapport au signifié de la représentation. La théorie du langage comme système clos de signifiants lui a servi de «preuve» d'une structure identique pour l'inconscient, et de son inaccessibilité à toute perception consciente.
N. D. - Lacan ne discutait donc pas seulement la définition freudienne des pulsions; si sa question fondamentale était celle de l'origine du sémantique, et son but de prouver l'inaccessibilité de l'inconscient à la perception consciente, son entreprise dépassait de très loin les ambitions de Freud; elle s'apparente davantage à une sorte de méditation métaphysique sur la condition humaine piégée dans le langage qu'à une reformulation des théories de Freud.
D. W. - « Méditation métaphysique» m'intéresse, au moins dans la mesure où la pensée de Lacan s'exprimait volontiers comme une méditation. Ce qui est certain, c'est qu'un point de vue anthropologique, une conception tragique de l'homme orientaient en permanence sa pensée sur la psychanalyse. Peut-être est-ce l'une des raisons du succès de Lacan parmi certains philosophes?Son point de départ est indiqué dans le Discours de Rome: la fonction de la parole dans la cure; et la logique de ses constructions va de la parole dans la cure à l'inconscient comme langage, le passage s'établissant avec la théorie du signifiant entre 1953 et 1964. C'est bel et bien une refonte de la métapsychologie de1915; car, pour Freud en effet, l'inconscient n'est pas seulement alogique comme vous dites, il est aphasique au sens propre, il ne sait plus, ou pas encore, parler. Il ne s'agissait pas d'une métaphore pour Freud; il avait étudié les aphasies neurologiques et son modèle de 1915 en est très marqué. L'inconscient ne contient que des représentations de choses sans représentations de mots correspondants, exactement comme lorsqu'un objet est visuellement identifié, ou correctement utilisé, mais pas corrélé à un nom. « Chose » ne me paraît pas juste, trop limité, je préfère représentation d'action mais je défends plutôt l'idée freudienne de l'inconscient aphasique et alinguistique.
N. D. - Je crois que l'oeuvre de Lacan repose sur une erreur fondamentale; elle est dans la démarche que vous venez de résumer.Que la psychanalyse se fasse à partir des paroles des patients, implique-t-il que l'inconscient soit lui-même langage, ait lui-même la structure d'un langage? De même: que l'énoncé d'un désir ait une structure grammaticale donnée, implique-t-il que le désir ait la même «structure»? Dans un passage de Lacan que vous avez étudié, le rêve de «la belle bouchère » (1), on voit bien cette identité entre propriétés de l'énoncé et propriétés de ce qui est énoncé. De plus: langage, langue, parole; cette distinction basique faite par Ferdinand de Saussure (à qui Lacan se réfère pourtant comme à une autorité incontournable) disparaît chez lui s'agit-il de langage au sens général des systèmes de communication par signes ?des seuls systèmes linguistiques ? ou de la pragmatique des paroles? Freud ignorait la quantité de travaux effectués sur le langage au cours du xx siècle, mais Lacan les connaissait ou prétendait les connaître. Or Saussure n'étudie ni les paroles ni le « langage » ; la distinction signifiant/signifie qu'il attribue aux éléments des langues ne vaut que pour définir le signe linguistique à la différence d'autres signes, mais elle ne vaut en rien pour les énoncés de la parole. Le psychanalyste n'a pas davantage qu'un autre à faire avec la «langue» ou le «langage ». Par quel miracle la parole dans la cure révélerait-elle au psychanalyste, à la fois la structure du langage et celle de l'inconscient, sans parler pour l'instant de celle du sujet ?
(1) Voici ce rêve tel qu’il est consigné du récit qu’en fait la patiente à la page 152 des G.W., II-III :
“Je veux donner un dîner. Mais il ne me reste qu’un peu de saumon fumé. Je me mets en tête de faire le marché, quand je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que tous les magasins sont fermés. Je me dis que je vais appeler au téléphone chez quelques fournisseurs. Mais le téléphone est en dérangement. Ainsi il me faut renoncer à mon envie de donner un dîner.“
D. W. - Chez Lacan, il ne s'agit pas d'un miracle mais d'une série de définitions et de déductions visant à dégager dans l'inconscient une structure formelle. À propos de Lacan, on oublie trop souvent qu'il était partisan de l'unité sans concession ni lacunes d'un système pratico-théorique, du côté d'une science formelle mathématisée et pas du tout d'une science empirique et clinique.Je crois pour ma part que la tentative de mathématiser les données de la psychanalyse est une entreprise totalement vaine et de plus, épistémologiquement très discutable. Mais c'était le but de Lacan; d'après lui, la psychanalyse conduisait à une science exacte, c'est-à-dire formelle; il ne s'agissait pas de «remplir»l'inconscient en répondant à votre question simple: qu'y a-t-il dedans? Mais au contraire de le vider de ses contenus pour en dégager les lois structurelles.
N. D. - Il y a là un important retournement épistémologique;parmi les éléments du contexte de construction des théories de Lacan, il faut également compter le principe systématique des«ruptures épistémologiques» et des révolutions conceptuelles. En tout cas, d'après Lacan, la psychanalyse ne conduit pas,comme pour Freud, à une «science empirique» fondée sur la clinique. D'ailleurs on trouve peu d'exposés de cas on de vignettes cliniques dans les Écrits de Lacan ; il reprend les exposés canoniques de Freud et les « relit » ; moins pour réviser et colliger ses propres observations, que pour les expliciter par une causalité universelle : la structure de l'inconscient, là où Freud parlait de systèmes économiques et dynamiques, Lacan parle de structure; le changement dans la terminologie théorique n'est pas sans importance; une structure est une forme invariante qui n'est pas affectée par la nature des éléments en relation mais uniquement par leur position dans la structure. On voit déjà dans ce choix que l'adversaire de Lacan était Freud lui-même ! Car ce dernier estimait qu'un point de vue topique, en termes de place de l'inconscient, du préconscient et du conscient dans l'appareil psychique, n'était pas suffisant pour décrire les processus psychiques.
D.W. - En effet; Lacan récuse les points de vue économique et dynamique et il ne considère que le point de vue topique. Je dirais pour ma part qu'il ne pense plus l'inconscient comme série de processus psychiques intentionnels mais comme structure formelle invariante. L'une des meilleures illustrations de cette démarche se trouve dans le passage que vous évoquez, le commentaire du rêve de la «patiente spirituelle» de Freud (que Lacan appelle «la belle bouchère »1. Entre parenthèses, ce n'est pas la patiente qui est dite spirituelle par Freud, c'est le rêve; son analyse et son interprétation vaudraient comme illustration de la relation du mot d'esprit au rêve, mais ce n'est pas cette piste que Lacan explore. C'est celle de la combinatoire des signifiants apparaissant dans le récit de rêve, en tant qu'elle livrerait à la fois la structure linguistiforme de l'inconscient et la position du sujet face à son désir, ici le sujet hystérique.
ND - C'est livrer beaucoup pour un seul rêve; et de surcroît, faite par une patiente morte depuis longtemps que Lacan n'a jamais écoutée raconter son rêve ni en parler. Au contraire, pour ce rêve comme pour les autres, ce sont les associations d'idées de la patiente qui conduisent Freud à l'interprétation.
D. W. - Mais Lacan n'interprète pas le rêve, il explique l'interprétation de Freud; il en dégage le principe explicatif: structure des énoncés du rêve, structure du désir accompli dans le rêve, position du désir du sujet, structure de l'inconscient. Comme vous le dites, c'est beaucoup pour un seul rêve mais ce qui m'intéresse, c'est la démarche de Lacan. Vincent Descombes l'avait déjà étudiée de façon très rigoureuse et ma propre critique lui doit beaucoup pour ce qui est la méthode de Lacan (V. Descombes, Grammaire d'objets en tous genres, Paris, Minuit, 1983 ; D. Widlocher, L'inconscient entre dire et faire, op. cit.). Descombes montre bien comment Lacan procède à partir de l'interprétation de Freud; celle-ci, rappelons-le, est que le désir inconscient accompli dans le rêve est de ne voir accompli aucun désir2.- (S. Freud, 1900, op. cit.)
N. D. - C'est en quoi le rêve est spirituel; il accomplit son but à la manière d'un mot d'esprit. Cet exemple illustre particulièrement bien en quoi, pour Freud, non seulement le rêve mais son récit sont des processus intentionnels croisés.
D. W. Oui, mais cet aspect est négligé par Lacan; il considère le rêve en tant qu'il «signifie» le désir hystérique de ne voir aucun désir satisfait. Or c'est l'usage du terme « signifiant» qui fait problème; dans l'énoncé: « j'aimerais manger du caviar », le caviar est tour à tour objet du désir, et signifiant du désir d'insatisfaction. Parallèlement, le mot « caviar» est tour à tour signifiant de l'objet du désir, et signifiant du désir de ne voir aucun désir satisfait. Pour Freud, ce sont les scènes montrées réalisées dans le rêve qui accomplissent le désir inconscient: «Je n'ai qu'un peu de saumon fumé dans mon garde-manger, j'aimerais bien manger du caviar, faire plaisir à mon mari et à mon amie, c'est dimanche et les fournisseurs ne répondent pas au téléphone, je dois renoncer au désir de donner un dîner.» Saumon, caviar sont les objets du désir en tant que faisant partie du désir d'organiser un dîner (pour satisfaire au désir d'une amie et à celui de son mari). L'énoncé du rêve par la patiente est textuellement: «Je veux organiser un dîner. » Au contraire, chez Lacan, les objets du désir sont les signifiants du désir indépendamment de l'intentionnalité des actes qui leur confèrent leur fonction d'objets désirés ; comme si le caviar pouvait être objet d'un désir indépendamment du désir d'organiser un dîner. Descombes montre bien qu'il s'agit là d'une erreur commune à une grande partie de la littérature structuraliste: les objets (béret ou vin rouge)' (R. Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957). ne sont pas eux-mêmes des signifiants, c'est le port du béret ou la boisson du vin rouge en tant qu'actes qui attribuent une signification aux objets.
N. D. - Ce que je lis dans le commentaire de Lacan, c'est que toutes les particularités du contexte de rêve, si attentivement décrites par Freud, disparaissent dans une rêverie de Lacan lui-même sur le métier du mari de la dame (du reste, au mépris de la réalité). Dans le commentaire de Freud, c'est la répétition des situations: « ni x, ni y, ni z ne sont réalisés» + «votre théorie du rêve n'est pas vérifiée », qui le conduit à l'interprétation. En effet, Lacan ne
réinterprète pas le rêve mais il réduit l'interprétation de Freud à une clé des songes, à la fois grossière et mystique: «le gros morceau de saumon » que la rêveuse n'a pas pour préparer son dîner + les tartines de caviar qu'elle aimerait bien manger = «le Phallus» qu'elle n'a pas non plus; et donc, cette absence de saumon et de caviar «signifie le Désir de l'Autre ». Outre le fait que ces mystérieueses majuscules obscurcissent la pensée de Lacan, et que le mot «signifiant » est employé conformément à l'erreur commune des structuralistes, le rêve n'est en effet pas interprété ; il est expliqué comme un texte symbolique dont l'auteur serait indifférent, un fragment laissé par un scribe ! Le sujet auteur de rêve expliqué par Lacan, n'est plus du tout la spirituelle rêveuse de Freud.
D.W. - Plus du tout. On le voit déjà dans le changement de métier du mari de la rêveuse, traiteur de luxe et non boucher en gros ! Mais, pour Lacan, le «sujet» du rêve n'est pas l'auteur du rêve, c'est l'inconscient qui en est l'auteur et le sujet. On peut dire que Lacan réduit l'interprétation de Freud à une clé des songes où les clés sont les mots de l'énoncé du rêve, détachés de toute intentionnalité et de tout contexte extra-linguistique. D'une part, les mots signifient une fois l'objet du désir, une fois le désir ; mais de plus, ils entretiennent entre eux des relations autonomes, et seuls leurs agencements réciproques, intralinguistiques dans un lexique, expriment la structure du sujet désirant. Autrement dit, le sens de la représentation inconsciente tient uniquement aux symboles qui entrent dans sa composition, plus du tout aux actions où ils figurent et qui leur attribuent leur fonction d'objet de désir.Pour Lacan, le rêve ne comprend des représentations ni de choses ni d'actions, il ne comprend que des signifiants linguistiques.C'est du reste ce principe d'autonomie des signifiants qui justifie d'examiner la position de Lacan du point de vue de la sémantique des énoncés, comme le fait Descombes. Or, comme il le montre, il existe des énoncés où les mots prennent leur sens par référence au lexique, et d'autres de la proposition où ils figurent, de l'effet illocutoire de la proposition elle-même. Dans «je voudrais manger du caviar », le sens de « caviar» et celui de « manger » relèvent d'un lexique, celui de «je voudrais en manger» relève de l'effet illocutoire de la forme propositionnelle. Chez Lacan, il y a un va-et-vient permanent entre le signifiant linguistique (qui prend sens dans un lexique), et le signifiant pragmatique qui prend sens dans l'effet illocutoire de l'acte de parole. C'est la légitimité de ce remplacement que je conteste après Descombes.
N. D. - Mais Descombes conteste tout autant, sinon encore plus, le « conventionnalisme philosophique de Freud et sa psychologie la représentation ». Il salue au contraire chez Lacan le sacrifice des représentations inconscientes pour la théorie du signifiant. «Lacan aurait pu bien faire mais il s'est enlisé dans la dérive structuraliste. » Ce que Descombes reproche à Lacan, c'est de s'être perdu du côté du signifiant émancipé de tout rapport avec le signifié; mais, d'après lui, les représentations inconscientes de Freud ne sont pas une dérive illégitime, un excès du « tout signifiant » de la période structuraliste; elles sont un « mythe » comme toute psychologie de la représentation. (V. Descombes, op. cit. ; La Denrée mentale, Paris, Minuit, 1995). En fait, l'inconscient structuré comme un langage paraît plus satisfaisant à Descombes que l'inconscient des représentations inconscientes de Freud; à condition de ne pas confondre signifiant linguistique et signifiant pragmatique
D W. Contrairement à Descombes, je ne crois justement pas que Lacan ait confondu les deux, pas plus que langue et parole; il n’ignorait pas la distinction entre le sens lexical d'un terme et la signification que lui confère son usage dans un énoncé. Le lapsus et le mot d'esprit, à quoi Lacan attribuait une importance extrême en tant que «langage de l'inconscient», sont précisément des paroles où l'effet de sens provient davantage de la valeur sémantique de la phrase dans le contexte de son énonciation, que de la position de tel ou tel mot dans le lexique. Le sens d'un mot d'esprit est dans l'effet illocutoire de l'énonciation beaucoup plus que dans Ia proposition en quoi il consiste. Contrairement à ce que Descombes, Lacan n'ignorait pas ces distinctions; mais il passait délibérément, y compris dans son écoute psychanalytique, des situations où l'effet de sens est produit par la valeur illocutoire de l’énoncé à celles où il est produit par la combinatoire des signifiants linguistiques dans un lexique. C'est délibérément qu'il annule la fonction pragmatique des énoncés au profit du seul enchaînement des signifiants dans la langue. Ainsi il peut renoncer à définir une quelconque positivité de l'objet du désir inconscient.
N.D. - Le désir inconscient n'a-t-il pas d'objet? Qu'est-ce qu'un désir qui n'a pas d'objet ? …
1. J. Lacan, 1958. « La direction de la cure et le principe de son pouvoir », Écrits, op. cit.
Texte intégral in N. Delattre, D. Widlöcher : La psychanalyse en dialogue (2003, O. Jacob pp. 194-201).
Dernière mise à jour :
26 March, 2008
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