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(Société psychanalytique de Paris)
4) Le temps éclaté :
Les exemples cliniques de Freud, empruntés à son auto-analyse, restent l’exemple clinique le plus détaillé que nous puissions étudier sans violer la confidentialité de la cure. Dans une cure réelle, comme dans le texte de Freud, les premières idées qui viennent à l’esprit de l’analyste pendant qu’il écoute son patient s’enchaînent les unes aux autres, parfois de façon évidente, parfois de façon obscure, à l’aide de mots à peu près dépourvus d’ambiguïté.
Puis survient un mot équivoque, et aussitôt, la trame associative se complexifie, renvoyant à une multitude de plans différents. Soit par exemple le « Rêve des trois Parques », fait par Freud en septembre ou octobre 1898, au cours d’un voyage en Bosnie-Herzégovine où il s’est trouvé seul sans son épouse, qu’il a laissée en Italie :
« Je vais dans une cuisine pour me faire donner un entremets. Il y a là trois femmes, dont l’une, l’hôtesse, roule quelque chose dans ses mains, comme si elle faisait des Knödel. Elle répond que je dois attendre qu’elle ait fini (les paroles ne sont pas nettes). Je perds patience et je m’en vais vexé. Je met une redingote, mais la première que j’essaie est trop longue ; je la retire, quelque peu surpris qu’elle ait un parement de fourrure. Une seconde que je mets a une longue bande incrustée avec un dessin turc. Un étranger au long visage et à la petite barbe en pointe me rejoint et m’empêche de la mettre en déclarant que c’est la sienne. Je lui montre alors qu’elle est recouverte de broderies turques. Il demande : Qu’avez-vous à faire de ces (dessins, bandes) turcs ? Mais nous sommes ensuite très aimables l’un envers l’autre[64] ».
Les associations de Freud le mènent d’abord au contexte immédiat du voyage qu’il est en train de faire en pays Musulman, qui lui évoque un des premiers romans qu’il ait lu à l’âge de treize ans. L’héroïne de ce roman s’appelait Pélagie. Les trois femmes du rêve le font penser aux trois Parques, puis à l’histoire du jeune homme qui regrettait, après-coup, de n’avoir pas davantage profité de la jolie poitrine de sa nourrice, puis au souvenir de sa mère, qui l’avait mystifié, quand il avait six ans, en lui faisant croire que les enfants naissent de la terre, en se frottant les mains et en faisant apparaître des particules d’épiderme qui se détachaient de ses mains.
Freud est donc conduit dans des directions inattendues et vers des problèmes fondamentaux, mais les thèmes s’enchaînent les uns aux autres sur un mode assez linéaire. Un changement de régime associatif survient quand Freud associe la scène des knödel, où la mère de Freud s’est comportée en faussaire, à une affaire de plagiat commis par un certain Knödl aux dépens de Brücke, le professeur d’histologie de Freud, quand il était étudiant en médecine. Sur le mot « plagiat » convergent au moins sept chaînes associtives :
Les « plagiostomes », qui rappellent à Freud « une fâcheuse circonstance où il s’est couvert de ridicule devant le même Brücke.
Le plagiat est associé au vol du pardessus dans le rêve, et le pardessus à « un instrument de la technique sexuelle », le préservatif.
Les désirs qui tourmentent (plagen) Freud pendant le sommeil.
Des désirs restés insatisfaits au cours du voyage de Freud en Dalmatie, quelques années plus tôt.
Fleischl, assistant de Brücke, qui a aussi, comme Knödl , le nom de quelque chose qui se mange (Fleisch, la viande), et qui est mort de son intoxication par la cocaïne, « un remède qui coupe la faim ».
Un début de théorisation du rôle des mots à double sens à propos des déformations de noms propres, et de leur rôle comme « pont » (Brücke) associatif[65].
Enfin la question du plagiat, qui est au cœur de la relation transférentielle actuelle entre Freud et Fliess, comme le rappelle Anzieu[66].
A la différence du mot d’esprit, dans lequel un signifiant renvoie seulement à deux signifiés, l’un « innocent », et l’autre « tendancieux », dans l’analyse, un mot à double sens comme Knödel/Knödl réalise instantanément une multitude de désirs et de conflits appartenant aux époques les plus variées de la vie du rêveur :
- Le désir de savoir d’où viennent les enfants de la période oedipienne
- La relation transférentielle ambivalente actuelle à l’égard de Fliess, que Freud soupçonne de plagiat, et de qui il redoute la même accusation.
- La relation ambivalente passée à un autre Maître de Freud, le Pr Brücke.
- L’insatisfaction sexuelle actuelle de Freud, qui a dû laisser son épouse en Italie et poursuivre seul son voyage en Bosnie-Herzégovine[67].
- L’insatisfaction de besoins physiologiques élémentaires, comme la faim, du dormeur.
- Le souvenir de la relation ambivalente de Freud avec son ami Fleischl, qui est mort victime d’une toxicomanie à la cocaïne, la première découverte scientifique de Freud, en 1889
- Le désir de continuer à écrire son livre sur l’Interprétation des rêves, qui tourne le rêve non plus vers le passé ou le présent, mais vers le futur.
De même, comme l’a montré André Green[68], dans une analyse, l’attention flottante de l’analyste suit d’abord de façon assez linéaire les associations du patient. Chaque phrase du patient renvoie l’analyste à un élément ou à un autre de la cure. Mais de temps à autre la survenue d’un mot à double sens dans le discours du patient provoque un brusque et transitoire élargissement du champ de perception de l’analyste, qui lui donne à voir les liens entre une multitude de plans de la situation transférentielle, appartenant aux temporalités les plus diverses. A lui ou à elle alors de choisir de se taire ou de parler, de faire une intervention longue et apparemment explicative, ou de souligner le lien entre deux représentations, en fonction de ce qu’il perçoit de l’angoisse et des résistances.
Les mots qu’il va prononcer, s’ils ont été bien choisis, vont à leur tour faire surgir chez le patient un nouveau réseau associatif.
[64] Freud, L’interprétation du rêve, V B, IV, I, p.242.
[65] Freud, L’interprétation du rêve, V, B, IV, I, pp.244-245.
[66] Anzieu, L’auto-analyse de Freud, p.310.
[67] Anzieu, L’auto-analyse de Freud, p.310.
[68] Green A. (2000) Le temps éclaté Ed. de Minuit, Paris.
Dernière mise à jour :
7 April, 2008
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