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L’interprétation des rêves. Traumdeutung (1900)
Presses Universitaires de France (1926).
Le matériel et les sources du rêve (Freud 1900)
J'ai recueilli un très grand nombre de rêves de malades dont l'analyse nous ramène à des impressions d'enfance qu'ils se rappellent à peine et qui datent souvent de leurs trois premières années. Mais on ne saurait, sans plus, en tirer des conséquences qui vaillent pour le rêve en général ; il s'agit toujours de névropathes, d'hystériques et il se pourrait que le rôle joué dans le rêve par les scènes de leur enfance dépendît de la nature de la névrose et non de l'essence même du rêve.
En revanche, quand j'interprète mes propres rêves - et aucun symptôme pathologique ne m’y engage - je tombe toujours à l’improviste sur quelque scène d'enfance et je m'aperçois qu'elle forme le fond de toute une série de rêves. J'ai déjà donné des exemples de ce fait et j'en donnerai encore à l'occasion. Je ne saurais achever ce chapitre mieux qu'en indiquant quelques-uns de mes rêves qui prennent leur source dans des événements récents unis à des scènes d'enfance dès longtemps oubliées.
Après un voyage, quand je me suis couché fatigué et affamé, les grandes nécessités de la vie se font sentir pendant le sommeil. Je rêve :
Je vais dans une cuisine pour me faire préparer un entremets. Il y a là trois femmes. L'une est I'hôtesse, elle tourne quelque chose dans ses mains, paraît faire des Knödel1. Elle répond que je n'ai qu'à attendre qu'elle ait fini (il n'est pas sûr qu’eIle parle). Je m'impatiente et m'en vais, fâché. Je mets un pardessus, mais le premier que j'essaie est trop long pour moi. Je l’enlève, un peu surpris qu'il soit garni de fourrure. Le second a une Iongue queue avec des dessins turcs. Un étranger, qui a une longue figure et une petite barbe en pointe, survient et m'empêche de le mettre, en déclarant que c'est le sien. Je lui montre qu'il est couvert de broderies turques. Il demande : En quoi les turqueries (traîne, dessins...) vous regardent-elles ?... Mais nous sommes ensuite très amis.
Lors de l'analyse de ce rêve, je me rappelle inopinément le premier roman que j'ai lu, quand j'avais à peu près 13 ans. Je l’avais commencé à la fin du premier volume. Je n'ai jamais su ni le titre ni l'auteur, mais je me rappelle très bien la conclusion. Le héros devient fou et crie sans arrêt les trois noms de femmes qui ont été le bonheur et le malheur de sa vie. Un de ces noms est Pélagie. Je ne sais trop en quoi cela aidera mon analyse. Ces trois femmes font surgir dans mon esprit les trois Parques qui filent les destinées humaines, et je sais que l'une des trois, l'hôtesse du rêve, est la mère qui donne la vie et aussi (c'est mon cas) la première nourriture au vivant. Le sein de la femme évoque à la fois la faim et l'amour. On sait l'anecdote du jeune homme, grand admirateur de la beauté féminine, qui, un jour où on parlait de la belle nourrice qu'il avait eue étant petit, regretta de n'avoir pas mieux profité de l'occasion.
J'ai coutume d'expliquer par cette anecdote « l'après-coup » dans le mécanisme des psychonévroses.
Donc, une des Parques frotte ses mains comme si elle voulait faire des Knödel. Occupation singulière pour une Parque ! Il faut trouver une explication. Elle est dans un autre souvenir de ma première enfance. Quand j'avais six ans et que ma mère me donnait mes premières leçons, elle m'enseignait que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre. Cela ne me convenait pas, j'en doutai. Ma mère frotta alors les paumes de ses rnains (tout à fait comme pour faire des knödel, mais elle n’avait pas pris de pâte), et elle me montra les petits fragments d'épiderme noirâtres qui s’en étaient détachés comme une preuve que nous étions faits de terre. Je fus stupéfait par cette démonstration ad oculos et je me résignai à ce que plus tard j'appris à formuler : « tu dois rendre ta vie à la nature »2. C'est donc bien réellement vers les Parques que je vais, dans la cuisine, comme bien souvent, quand j'avais faim étant enfant, j'allai vers ma mère, qui, près du foyer, me demandait d'attendre que le déjeuner fût prêt.
Et les knödel maintenant ? Un de mes professeurs d'Université, celui à qui je dois mes connaissances histologiques (épiderme), accusait une personne du nom de Knödl (Knödel) d'avoir plagié ses œuvres. Plagier, s'approprier ce qui appartient aux autres, conduit à la seconde partie du rêve où je suis traité comme le voleur qui, à un moment donné, prenait nos pardessus à la Faculté.
J'ai écrit le mot plagiat sans dessein, parce qu'il s'offrait à moi ; je remarque à présent qu'il doit faire partie du contenu latent du rêve, car il peut servir à réunir les diverses parties de son contenu manifeste. La chaîne d'association : Pélagie - plagiat - Plagiostomes3 (requins) - vessie natatoire, réunit le roman lu autrefois à l'affaire Knödl et aux pardessus qui signifient clairement un instrument des techniques sexuelles (cf., p. 6o, le rêve de kilo-loto, de Maury). Ce lien sans doute est absurde et forcé, mais je n'aurais pu l'établir une fois éveillé s'il n'avait pas été préparé par le travail du rêve. Il semble que la nécessité d'établir des relations entre les mots ne respecte rien, puisque le cher nom de Brücke (Brücke = pont ; Wörtbrücke = mot-pont, mot de liaison) me sert, on vient de le voir, qu'à me rappeler l'Institut d'Université où j'ai passé l'époque la plus heureuse de ma vie d'élève encore sans besoins4 : ceci en contraste total avec les désirs qui me tourmentent (plagen) pendant mon rêve.
Enfin surgit dans mon souvenir un autre de mes maîtres, dont le nom assone de nouveau avec un nom d'aliment, Fleischl (Fleisch = viande, comme Knödl de Knödel, boulette), et je me rappelle encore une scène triste où jouaient un rôle des parcelles d'épiderme (la mère - hôtesse), le trouble mental (le roman) et un des produits de la pharmacopée (lateinische Küche) qui apaisent la faim : la cocaïne.
Je pourrais continuer à suivre la piste que ma pensée avait parcourue et expliquer entièrement le fragment du rêve qui manque à l'analyse. Je ne le ferai pas ici, parce que j'aurais trop à parler de moi-même. Je me borne à indiquer un des fils qui, à travers le chaos du rêve, mènent aux pensées qui sont à sa base. L'étranger au long visage et à la barbe en pointe qui m’empêche de mettre mon pardessus ressemble à un marchand de Spalato, chez qui ma femme a acheté très cher des étoffes turques. Il s'appelait Popovic, nom équivoque5, qui a inspiré à l’humoriste Stettenheim la boutade : « Il me dit son nom et me serra la main en rougissant. » Il faut remarquer qu'il y a encore là un jeu de mots sur un nom, ainsi que pour Pélagie, Knödl, Brücke, Fleischl. Ces sortes de jeux sont de ceux auxquels se livrent les enfants mal élevés ; si je m'y livre, c'est une sorte de revanche, car mon nom a été, un nombre incalculable de fois l'objet de ces plaisanteries médiocrement spirituelles6.
Gœthe remarqua un jour combien on est susceptible pour son nom, on a grandi avec lui comme avec sa peau ; ce fut quand Herder construisit sur le nom de Gœthe, les vers :
« Toi qui naquis des dieux, des Goths ou de la boue...
Ainsi vous-mêmes, images des dieux, n'êtes que poussière »7.
Je remarque que la digression sur l'emploi abusif des noms propres n'est destinée qu'à préparer ce regret, mais laissons cela. - L'achat fait à Spalato me rappelle comment, à Cattaro, j'ai manqué un autre achat parce que j'ai été trop hésitant ; j'ai ainsi perdu de bonnes occasions (cf. l'occasion perdue auprès de la nourrice, p. 182). Ainsi une des pensées du rêve que la faim suggérait au rêveur était : « Il ne faut rien laisser échapper, il faut prendre ce que l'on peut avoir, alors même que cela devrait entraîner quelques fautes ; il ne faut manquer aucune occasion, la vie est trop courte, la mort inévitable. » Comme cette pensée a en même temps une signification sexuelle, que le désir ne veut pas s'arrêter devant la faute, ce carpe diem doit craindre la censure et se cacher derrière un rêve. A cela s'ajoutent toutes les pensées opposées, les souvenirs du temps où une nourriture spirituelle suffisait, toutes les interdictions et les menaces de maladies spéciales.
Texte intégral in S. Freud : L’interprétation des rêves, chapitre V : Le matériel et les sources du rêve.
Pages 181 à 184. (Paris, P.U.F., huitième édition 1967)
1. [N. d. T] : boulettes de farine ou de semoule. Plat très courant
en Autriche : guarnies de viande, on les appelle Fleischködel.
2. Les deux sentiments qui se font jour dans cette scène, stupéfaction et résignation à l'inévitable, s'étaient retrouvés quelques jours avant dans un rêve qui m'avait rappelé pour la première fois cet événement de mon enfance.
3. Je songe aux plagiostomes peu volontiers, ils me font penser à une circonstance fâcheuse où je m'étais couvert de ridicule devant le professeur en question.
4. Cf. :
So wird's Euch an der Weisheit Brüsten
Mit jedem Tage mehr gelüsten
(Et chaque jour au sein de la sagesse vous trouverez plus de volupté.)
(Gœthe, Faust, I.)
5. [N. d. T.] : Popo, dans l’allemand familier (spécialement à l’usage des enfants), signifie : organes sexuels féminins.
6. [N. d. T.] : Freud signifie : joie.
7. Der du von Göttern abstammst, von Goten oder von Kote…
So seid ihr Götterbilder auch zu Staub.
(Des trois termes du jeu de mots, un seul apparaît en français.)
Dernière mise à jour :
5 April, 2008
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