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Le site des recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques

 

Alexander Grinstein

L'espace du rêve

Gallimard, Collection Folio/Essais,
N°383, Pages 89 à 133

Un rêve de Freud : Les trois Parques *

Depuis la publicalion de L'interprétation des rêves, les rêves de Sigmund Freud font partie intégrante de notre héritage scienfique et culturel. Des lecteurs attentifs se sont souciés de les comprendre davantage et ils constatent que, comme il en est de tout rêve, mieux ils connaissent la vie du rêveur au moment du rêve et plus ils se familiarisent avec les allusions et les références variées qui interviennent dans les associations, plus ils sont capables d’apprécier le rêve et de tirer profit de son étude. Ce travail fut entrepris pour apporter une connaissance de ce genre en ce qui concerne le rêve dit des Trois Parques.

Freud était un homme très cultivé, nourri d’humanités, d’histoire et très au fait de l'actualité. Il maniait aisément les métaphores el les citations classiques. Les livres, en particulier, comptaient beaucoup pour lui. Il était un lecteur avide, connaissant bien un large éventail littéraire ; aussi les associations à ses rêves contiennent-elles de nombreuses allusions littéraires. Parmi elles, un grand nombre sont classiques et bien connues, tant aujourdhui que de son temps, mais d'autres sont relativement obscures. Aussi de nombreux lecteurs de Freud ne peuvent-ils apprécier le sens de ces allusions, et, par conséquent, une grande part de ce qu'il dit sur ses rêves leur échappe.

Cet article est fondé sur le principe applicable à toute interprétation psychanalytique du rêve - à savoir que chaque association à un rêve a un sens, car elle mène au dévoilement des pensées latentes du rêve.

J'ai traité de diverses façons les associations de Freud. Dans certains cas, les remarques se limitent à de simples commentaires explicatifs ; dans d'autres, j'ai considéré que les remarques incidentes, les références cliniques, les parenthèses, les notes et autres allusions étaient en fait des associations au rêve en question ; je les ai donc étudiées comme telles. Dans d'autres cas encore, j'ai donné accès aux sources du rêve en apportant des informations concernant le jour du rêve ou les restes diurnes. La plupart de ces informations sont extraites d'une étude du matériel que nous fournissent les lettres à Fliess et le livre de Jones La vie et l'œuvre de Sigmund Freud. J’y ai ajouté des informations qu’ont pu m’apporter les comptes rendus de journaux, d'archives publiques ou universitaires.

Quand les associations de Freud se rapportent à une œuvre littéraire ou artistique, j'en ai analysé le contenu suffisamment en détail pour que le lecteur se familiarise avec elle. Outre le résumé des ouvrages, j'ai fourni une interprétation ou une compréhension d'ordre analytique, instruisant ainsi quelque peu le lecteur de leur signification psychodynamique. Quand Freud se réfère à des personnages historiques, je donne quelques renseignements biographiques.

J'ai ensuite essayé d'examiner comment tous ces éléments variés d'information se placent dans la chaîne des associations de Freud, nous aidant ainsi à comprendre et à apprécier la signification de ses allusions et références ainsi que la surdétermination du choix de certaines d'entre elles. Possédant ce matériel de fond, nous sommes capables de voir combien le contenu de ces références est intimement intriqué dans le contenu manifeste et les pensées latentes du rêve. C'est comme si nous étions à même d'examiner quelques-uns des fils dont la trame des rêves de Freud est tissée. Finalement, utilisant le matériel ainsi présenté, j’ai indiqué quelle pouvait être la signification du rêve en question. Toutefois je tiens à souligner que de telles interprétations ont véritablement un intérêt secondaire : aujourd'hui, on ne nous apprend rien en nous disant que Freud avait, par exemple, des sentiments œdipiens ; ce qui nous intéresse davantage, c'est d'étudier le matériel dont il s'est servi pour reconnaître ces sentiments en lui.

La méthode à l’œuvre dans cet article est dérivée de, et applicable à, la pratique clinique. La question est de savoir si elle peut, ou non, être appliquée valablement à l'étude de rêves et d'associations qui, à l'origine, ont été employés à titre d'illustrations d'un travail sur les rêves. Freud n’est pas un patient en analyse ; aussi pourrait-on objecter que les lois dynamiques applicables à un patient n'ont pas ici de validité. À l'époque du rêve des Trois Parques, cependant, Freud présentait des symptômes assez sérieux qui ont motivé son auto-anaIyse. Ses associations, ses investigations, les synthèses qu'il fit du matériel et enfin le succès thérapeutique, tout confirme qu'il était à la fois un patient et son propre thérapeute. En révélant ses propres rêves et certaines de ses associations, il indiquait la direction d'enquêtes plus approfondies sur la signification du matériel, sans dévoiler ce qui lui apparaissait peut-être a l'époque comme inopportun de révéler sur lui-même.

L'application au rêve de Freud d'une méthode utilisée dans notre travail clinique présente de sérieuses difficultés. Dans la pratique clinique, même si nous n'obtenons pas toutes les associations d'un patient à son rêve, nous sommes en mesure d’étudier les résistances venant des différentes parties de sa personnalité, ses défenses du moi, les phénomènes de transfert, etc., tout cela en relation avec ce qui advient dans le cours du traitement. Un rêve constitue seulement une des productions psychiques apportées dans la cure. Les interprétations sont toujours susceptibles d’être contrôlées et vérifiées par les associations du patient aussi bien que par ses rêves ultérieurs, ses fantasmes, son comportement, et dautres éléments. Comme avec le patient en analyse, nous ne possédons pas, dans le cas de Freud, toutes les associations à son rêve. Nous, savons qu'il dissimule délibérément un matériel très important par omissions, substitutions, aussi bien probablement que par des déformations. Nous ne pouvons pas cependant traiter le matériel disponible comme nous le ferions avec un patient, principalement parce qu'il n’y a pas moyen de vérifier les conclusions comme dans la pratique clinique. Ainsi, une compréhension totale du rêve de Freud est-elle irréalisable. Mon but est seulement d'élargir la compréhension du matériel disponible, aspiration justifiée par la nature aujourd'hui classique du rêve des Trois Parques. Un autre obstacle à l'étude de ce rêve consiste en ce que les lettres concernant cette période ne sont pas totalement à notre disposition. Le jour où ce matériel sera enfin entièrement publié et qu'on pourra disposer d'un matériel biographique plus abondant sur Freud durant cette période, nous serons à même de saisir plus finement ce rêve.

Je reconnais volontiers que parmi les divers ouvrages littéraires présentés auxquels Freud fait allusion, tous les éléments d'une œuvre donnée ne conviennent pas au rêve ou ne correspondent pas aux associations que fait Freud. De tels rapprochements sont plus ou moins pertinents : quelques-uns sont explicitement rapportés ; d’autres le sont beaucoup moins ; et d'autres ne le sont pas du tout, ni pour le rêve ni pour les associations. Il reste aussi à savoir si l’intrigue est le facteur déterminant majeur ou bien si le rapport vient du titre de l'œuvre, de quelque incident mineur ou d'une péripétie, du nom d’un personnage, des circonstances dans lesquelles Freud lut pour la première fois l’ouvrage, ou de quelque autre facteur. Je peux seulement résumer l'œuvre et en fournir une compréhension analytique. Quand on voit que la description du contenu d'un ouvrage donné s’accorde parfaitement avec le thème des associations de Freud, alors on se sent fondé à reconnaîlre toute sa valeur à la référence en cause.

En formulant mes conclusions sur ce rêve, je ne substitue pas mon interprétation à celle de Freud. Je ne rejette pas son interprétation ni ne sous-entends qu’il était lui-même incapable de formuler les possibilités que je suggère, ou de donner des interprétations différentes ou plus significatives. Je suppose qu'il était probablement au fait de telles interprétations, mais que, pour des raisons diverses, il ne souhaitait pas en divulguer la connaissance. Mes conclusions doivent être entendues comme des conjectures, des constructions hypothétiques, ou même des suggestions pour une interprétation possible. Chacun, à tout moment, doit avoir en tête l’avertissement de Freud : « Ce qui semble la vérité n'est pas toujours le vrai. » En définitive, la confirmation ou la réfutation de quelque interprétation que ce soit n’aurait pu venir que de lui.

C'est quelque temps après ses vacances d'été en 1898 que Freud fait le rêve des Trois Parques.

Je vais dans une cuisine pour me faire donner du gâteau. Là sont debout trois femmes, dont l'une est l'hôtesse et roule quelque chose dans sa main, comme si elle faisait des boulettes (Knödel). Elle répond que je dois attendre jusqu'à ce qu'elle ait fini (pas distinct comme parole). Je deviens impatient et m'en vais offensé. Je mets un pardessus ; le premier que j'essaie, cependant, est trop long pour moi. Je l'enleve à nouveau, un peu surpris qu'il soit garni de fourrure. Un second que je mets a une longue rayure insérée, avec un dessin turc. Un étranger au long visage et avec une courte barbe en pointe intervient là et m'empêche de le mettre en déclarant qu'il est à lui. Je lui montre alors qu'il est partout recouvert de broderies turques. Il demande : en quoi vous regardent les (dessins, rayures...) turcs ? Mais ensuite nous sommes tout à fait amicaux l'un envers l'autre.

Le rêve survint après un voyage ;  Freud se coucha fatigué et affamé. Au cours du sommeil « des besoins vitaux et impérieux » se manifestèrent.

Freud utilise ce rêve comme un exemple d'utilisation de matériel infantile dans des rêves tirés de son analyse personnelle. La première liaison que Freud établit avec son rêve est, « de façon tout à fait inattendue », le premier roman qu'il ait jamais lu, quand il avait « peut-être » treize ans :

En fait, je l’ai commencé à la fin du premier volume. Je n’ai jamais su le nom du roman et de son auteur, mais j'ai maintenant un souvenir vivace de la conclusion. Le héros tombe dans le délire et invoque constamment les trois noms de femmes qui, dans sa vie, ont signifié pour lui le plus grand bonheur et le malheur. Pelagie est l’un de ces noms.

Nous parlerons de l'identité de ce roman plus loin, quand nous aurons étudié les autres associations.

Poursuivant ses remarques sur le rêve, Freud écrit :

Je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette idée subite (Einfall) dans l'analyse. C'est alors qu'émergent autour de ces trois femmes les trois Parques, qui filent le destin de l'homme, et je sais que l'une des trois femmes, l'hôtesse dans le rêve, est la mère, qui donne la vie et parfois aussi, comme ce fut le cas chez moi, à l'être vivant la première nourriture. À la mamelle de la femme se rencontrent amour et faim.

Les trois déesses du Destin sont les Moires, les Parques, ou les Nornes : Clotho qui file la trame de la vie, Lachesis qui en détermine la longueur, et Atropos qui, inexorablement, la coupe. Dans un article ultérieur  «Le thème des trois coffrets»  (1913), Freud écrivait :

On pourrait dire que ce sont les trois relations inévitables de l'homme avec la femme qui sont représentées ici : la génitrice, la compagne et la corruptrice. Ou ce sont les trois formes sous lesquelles lui apparaît, au cours de la vie, l'image de la mère : la mère elle-même, la femme aimée qu’il choisit à son exacte image, et pour finir la terre mère qui l'accueille à nouveau.

Revenons maintenant à ses associations

Un jeune bomme, raconte l'anecdote, qui devient un grand admirateur de la beauté féminine, déclara une fois, comme la conversation en venait à la belle nourrice qui l'avait allaité lorsqu'il était nourrisson, qu'il regrettait de n'avoir pas alors mieux exploité la bonne occasion. J'ai coutume de me servir de l’anecdote pour éclairer le facteur de la rétroaction dans le mécanisme des psychonévroses.

Freud donne ensuite davantage de matériel tiré de l'histoire de sa petite enfance :

L'une des Parques donc frotte la paume des mains l'une contre l’autre comme si elle faisait des boulettes (KnödeI). Pour une Parque, une occupation étrange, qui demande instamment une explication ! Or celle-ci provient d'un autre souvenir d'enfance, antérieur. Comme j'avais six ans et que je goûtais la première instruction auprès de ma mère, je devais croire que nous étions faits de terre et que nous devions retourner, pour cela, à la terre. Mais cela ne m'agréait pas et j'émis des doutes contre la leçon. Ma mère frotta alors ses paumes l’une contre l'autre - exactement comme pour faire des boulettes, simplement qu'il ne se trouve pas de pâte entre elles - et me montra les pellicules de peau noirâtres, qui s'exfolient ce faisant, comme une preuve de la terre dont nous sommes faits. Mon étonnement devant cette démonstration ad oculos était sans limites et je me soumis à ce que je devais, plus tard, entendre exprimé par ces mots : tu dois à la nature une mort.

À ces remarques, il adjoint la note suivante :

Les deux affects appartenant à cette scène d'enfant, I'étonnement et la soumission à l'inévitable, se trouvaient dans un rêve juste avant, qui me rapporta d'abord le souvenir de cette expérience d'enfant.

La référence à la «soumission à l'inévitable » est liée à la déesse Atropos.
James Strachey, dans son édition de L'interprétation des rêves (S.E.), attire l'attention sur le fait que la citation de Freud « tu dois à la nature une mort » est « à l’évidence une réminiscence de la remarque du Prince Hal à Falstaff dans Henri IV, acte V, scène I : Thou owest God a death (Tu dois une mort à Dieu) ».
Freud utilise les mêmes mots et les associe à Shakespeare dans une lettre ultérieure à Fliess (L., 276).
Poursuivant ses associations, il écrit :

Ce sont donc réellement les Parques que je vais trouver dans la cuisine, comme si souvent pendant les années d'enfance lorsque j'avais faim et que la mère près du fourneau m'exhortait à attendre jusqu'à ce que le repas de midi soit préparé.

Nous pouvons ainsi voir comment la faim que Freud ressentait quand il alla se coucher après son voyage et celle qui lui correspond dans son enfance, quand il entrait, affamé, dans la cuisine, se frayèrent toutes deux un chemin dans le contenu manifeste du rêve, selon lequel il entre dans la cuisine à la recherche de quelque gâteau. Dans la cuisine, il trouve trois femmes, parmi lesquelles une semble fabriquer des Knödel, qui, dans le contexte, représentent clairement les seins. Les associations de Freud conduisent à sa mère (la femme qui donne vie et nourriture) et à l'anecdote sur le jeune homme et la nourrice. La signification œdipienne de ces commentaires va de soi comme va de soi, aussi, l'injonction de différer la gratification instinctuelle après coup.      

Et maintenant les boulettes (Knödel) ! Au moins l'un de mes professeurs d'Université, mais précisément celui auquel je dois mes connaissances d'histologie (Épiderme) à ce nom Knödl se souviendra d'une personne qu'il dut poursuivre parce qu'elle avait commis un plagiat à l'endroit de ses écrits.

Le professeur de Freud en histologie, à l'Université de Vienne, était le docteur Carl Wedel. Wedel était né le 14 octobre 1816 à Vienne et mourut le 29 novembre 1891. Ses principaux travaux consistaient dans un traité d'histologie pathologique (1854), un ouvrage sur l'histologie pathologique de l'oeil (1861), et un autre sur la pathologie dentaire (1870). Il publia en outre un certain nombre de contributions à la pathologie des vaisseaux sanguins et écrivit de nombreux articles sur les réactions sensorielles de la peau. Nous n'avons pu trouver aucune trace d'une action juridique intentée par lui pour plagiat ; tous les documents de cette espèce ont été détruits quand le Palais de Justice a brûlé en 1927.

La référence au plagiat a pu cependant avoir, pour Freud, une signification personnelle plus profonde. Déjà, à cette époque, Freud a pu être préoccupé par l'idée que, s'il adoptait certaines thèses de Fliess (notamment celles qui portent sur la bisexualité) et s'il les faisait siennes, Fliess l'accuserait de plagiat ce qui, plus tard, devint effectivement une réalité. En 1905, Pfenning, l'ami de Fliess, publia un pamphlet intitulé W. Fliess und seine Nachentdecker, attaquant Weininger, Swoboda et Freud pour avoir plagié ses idées 1.

Poursuivons les associations :

Commettre un plagiat, s'approprier ce que l'on peut acquérir, même si cela appartient a un autre, cela conduit manifestement à la deuxième partie du rêve, où je suis traité comme le voleur de pardessus qui avait sévi un temps dans les amphithéâtres. J'ai couché par écrit l'expression plagiat, sans intention, parce qu'elle se présentait à moi, et je remarque maintenant qu’elle peut servir de pont (Brücke) entre différentes parties du contenu manifeste du rêve. La chaîne d'association Pélagie, Plagiat, Plagiostomes (requins), Vessie de poisson relie le vieux roman à l'affaire Knödl et aux pardessus, qui signifient manifestement un outil de la technique sexuelle (cf. le rêve de Maury, de Kilo, Lotto, p. 62).

Étant donné les différentes allusions sexuelles dans les associations précédentes, nous pouvons affirmer que la séquence du rêve manifeste dans laquelle l'hôtesse dit à Freud d'« attendre jusqu'à ce qu'elle ait fini », son impatience, sa sortie avec le sentiment d'avoir été « offensé » et la référence au « pardessus » peuvent être envisagés du point de vue sexuel. Les associations suivantes de Freud le confirment.
On peut considérer que la référence de Freud aux rêves allitératifs de Maury est de nature à expliquer son propre rêve. Dans la discussion des exemples donnés par Maury, il écrit :

Ces mêmes considérations valent aussi, naturellement, pour le cas où les associations superficielles dans le contenu du rêve sont mises a découvert, comme par exemple dans les deux rêves communiqués par Maury (p. 62 : pèlerinage, Pelletier, pelle ; kilomètre, kilogramme, Gilolo, Lobelia, Lopez, Lotto). Par le travail avec les névrosés, je sais quelle réminiscence aime à se représenter ainsi. C'est la recherche, le feuilletage dans les encyclopédies (ou tout simplement dictionnaires), ou la plupart, à l'époque de la curiosité pubertaire, ont assouvi leur besoin d'éclaircissement des énigmes sexuelles.

Dans le rêve Les trois Parques, les mots Pélagie, PIagiat, Plagiostomes - apparaissent plus dans les associations de Freud que dans le rêve lui-même, mais la même explication peut en être donnée. De plus, on doit rappeler que Freud notait qu'il avait lu le roman dans lequel Pélagie occupe une place si importante, quand il avait treize ans, c'est-à-dire durant la puberté, époque à laquelle les enfants par « le feuilletage dans les encyclopédies (ou tout simplement dictionnaires)... ont assouvi leur besoin d'éclaircissement des énigmes sexuelles ».

Revenons aux associations de Freud :

Une relation hautement forcée et insensée, certes, mais que je n'aurais pas pu établir dans la veille si elle n’avait pas déjà été établie par le travail du rêve. Plus, comme si rien n'était sacré pour le besoin pressant de contraindre à des relations, c'est maintenant le nom cher de Brücke (wortbrücke [pont de mots], cf. supra) qui sert a me rappeler le même Institut où j'ai passé mes plus heureuses heures d'étudiant, autrement sans le moindre besoin (« C'est ainsi qu’aux mamelles de la sagesse, vous éprouverez chaque jour plus de désir», Faust I, 4), dans l'opposition la plus totale aux désirs qui me tourmentent  pendant que je rêve.

Ces lignes, citées par Freud, du discours de Méphisto, font clairement allusion aux seins maternels. Ainsi, une fois de plus, par une citation littéraire, Freud poursuit l'évocation du thème exprimé auparavant dans l'histoire de la nourrice, thème qui se réfère en définitive a sa mère.

Et finalement émerge le souvenir d'un autre cher professeur dont le nom fait à nouveau songer à quelque chose de mangeable (Fleischl [mot à mot : petite viande] de même que Knödl) et à une triste scène où les pellicules d'épiderme jouent un rôle (la mère-l’hôtesse), ainsi que le trouble mental (le roman) et un remède de la cuisine (Küche) latine qui supprime la faim, la cocaïne.

Dans le chapitre sur le rêve de l'injection a Irma, nous avons déjà exposé l'histoire tragique de Fleischl qui conduit directement a l'Institut de Brücke et au remords que connut Freud pour l'avoir initié à l'usage de la cocaïne. Ainsi, non seulement Freud cherche à souligner la faim qu'il ressentait quand il se coucha en rêvant d'une cuisine dans laquelle une femme fabrique des knödel, mais aussi, par son renvoi à la cocaïne, il cherche à calmer ses désirs par la pharmacopée, en usant de la drogue même dont il a été si coutumier quelques années auparavant - une drogue qui lui rappelle des souvenirs pénibles.
Ici, freud interrompt ses associations :

Je pourrais ainsi suivre plus loin les chemins enchevêtrés des pensées et pleinement éclairer le morceau du rêve manquant dans l’analyse, mais je dois y renoncer car les sacrifices personnels que cela exigerait sont trop grands.

Ayant censuré un matériel qui était probablement de caractère sexuel, il poursuit :

Je ne relèverai qu'un des fils qui peuvent conduire directement à l'une des pensées du rêve se trouvant au fond de l'enchevêtrement. L'étranger au long visage et à la barbe en pointe qui veut m’empêcher dans l'habillage porte les traits d'un marchand de Spalato (Split) chez qui ma femme a fait d'amples achats d'étoffes turques.

Nous pouvons soupçonner que l'étranger au visage allongé et à la barbe pointue qui essavait d'empêcher Freud d'enfiler la capote, dans le rêve, tient lieu de figure parentale qui intervenait, en effet, dans la sexualité de Freud. Ce thème peut même être évoqué dans la référence aux étoffes turques.

Freud et sa femme allèrent à Split en été 1898. Juste avant le voyage, cependant, un petit incident survint qui lui fit une impression considérable et qui semble devoir être directenient lié à l'élément « turc ». Durant ce voyage, il laissa sa femme à Ragusa (Dubrovnik, en Yougoslavie) parce qu'elle avait des troubles gastriques et fit le voyage a Cattaro (Kotor se trouve dans la région de Zeta en Yougoslavie, dans le golfe de Cattaro, une embouchure de la mer Adriatique) en compagnie d'un étranger. Freud mentionne cet incident en relation avec l’analyse de Signorelli, lorsqu'il déclare devoir se rendre dans un endroit, en Herzégovine2. Au cours de son voyage avec cet homme, ils parlèrent de voyage en Italie. Freud demanda a son compagnon s'il était déjà allé a Orvieto et s'il y avait vu les fameuses Fresques du Jugement dernier (la Mort, le Jugement, l'Enfer et le Paradis). C'est alors que, soudain, il ne parvint pas a se rappeler le nom de Signorelli. Avant, ils avaient parlé des coutumes des Turcs vivant en Bosnie et en Herzégovine et Freud lui raconta combien ces gens manifestaient une « grande confiance dans leur docteur et une grande résignation envers le destin ». Dans La psychopathologie de la vie quotidienne (1901), discutant des raisons déterminantes qui lui avaient fait oublier le nom de Signorelli, Freud écrit :

Je me rappelle en effet que je voulais raconter une seconde anecdote qui, dans ma mémoire, reposait près de la première. Ces Turcs apprécient la jouissance sexuelle par-dessus tout et, lors de troubles sexuels, tombent en proie à un désespoir qui contraste étrangement avec leur résignation face au danger de mort. Un des patients de mon collègue lui avait dit une fois : « Tu sais bien, Herr, si ça ne va plus, alors la vie n'a plus de valeur. » J'ai retenu la communication de ce trait caractéristique car je ne voulais pas toucher ce thème dans une conversation avec un étranger. Mais J'ai fait plus encore, j'ai détourné aussi mon attention de la poursuite des pensées qui aurait pu se rattacher chez moi au thème « mort et sexualité ». Je me trouvais alors sous l'effet encore d'une nouvelle qui m'était parvenue quelques semaines auparavant au cours d'un bref séjour à Trafoi. Un patient pour qui je m'étais donné beaucoup de peine avait mis fin à sa vie à cause d'un trouble sexuel incurable.

L'incident lui-même dut faire une vive impression sur Freud. Il l'écrivit sur-le-champ et le publia la même année. Le récit contient un certain nombre d'éléments présents dans les associations au rêve des Trois Parques tels que les références aux thèmes de la mort et de la sexualité, et les sentiments de résignation à l’inévitable, c'est-à-dire au Destin.
Retournons aux associations que Freud fait plus loin sur le boutiquier auquel sa femme acheta de nombreuses étoffes turques :

Il s'appelait Popovic [Popo : en langage familier, enfanfin : derrière ou fesses ; vic (selon la prononciation, vitz ou vi(t)sch) : trait d'esprit, plaisanterie, ou essuie), un nom suspect, qui a aussi donné lieu pour l'humoriste Stettenheim à une remarque suggestive. (“Il me dit son nom et me serra en rougissant la main.“)

Les implications sexuelles de cette association se trouvent également dans la dernière phrase du contenu manifeste du rêve : « Mais ensuite nous sommes tout à fait amicaux l'un envers l'autre. » Dans la mesure où l'allusion homosexuelle suit immédiatement la remarque sur l'étranger qui intervient lorsque Freud met le pardessus, il semblerait que Freud utilisait un type de défense homosexuel contre la figure parentale inhibitrice. Cette allusion cependant est aussi censurée, car il évite a nouveau de prolonger la discussion du thème sexuel et, au lieu de cela, poursuit de façon plus générale :

D'ailleurs, le même abus de noms que plus haut avec Pélagie, Knödl, Brücke et Fleischl. Qu'un tel jeu de noms soit méchanceté d'enfant, on petit l’affirmer sans contradiction ; si je m'y adonne cependant, c'est là un acte de revanche, car mon propre nom a été victime un nombre incalculable de fois de telles plaisanteries imbéciles.

Il n'est pas douteux que le nom de Freud, qui signifie «joie» en allemand, ait pu donner lieu à toutes sortes de remarques, spécialement de la part d'enfants particulièrement enclins à de telles attitudes (cf. Erikson, 1964). Un tel humour exercé sur le nom de quelqu'un et à ses dépens engendre toujours la souffrance et l'agacement, comme Freud y insiste dans la remarque suivante :

Goethe observe une fois combien l’on est sensible a son nom, avec lequel on se sent confondu comme à sa peau ; et cela, lorsque Herder avait composé sur son nom : «Toi qui descends de Dieux (Göttern), de Goths on de boue (Kote), ainsi êtes-vous, images des dieux (Götterbilder), aussi poussière.»
Je remarque que cette digression sur l’abus des noms avait pour seul but de préparer cette plainte. Mais brisons là.

Strachey y ajoute ce commentaire :
« La première de ces lignes est extraite d'une lettre facétieuse écrite par Herder à Goethe par laquelle il désirait lui emprunter un livre : "Toi dont l'art descend des dieux, des Goths on de la boue" (Goethe, envoie-les moi!). La seconde ligne, une autre libre association de Freud, est extraite de la fameuse scène de reconnaissance dans Iphigénie auf Tauris de Goethe. Iphigénie, apprenant par Pylade la mort de tant de héros durant le siège de Troie, s'exclame : "Ainsi vous-mêmes, images des dieux, vous êtes retournés à la poussière!" »
Il est intéressant de voir à quel point cette citation coïncide avec la remarque de la mère de Freud enseignant à son fils que « nous étions faits de terre ». La première phrase citée par Freud vient directement de l'autobiographie de Goethe, Dichtung und Wahrheit (Poésie et Vérité). Examinons à présent cette référence.

Dichtung und Wahrheit

Dans son autobiographie, qui traite de la période allant de son enfance jusqu'au moment où il arriva à Weimar, Goethe expose un grand nombre de ses réactions et de ses opinions sur les gens, les lieux, les travaux littéraires, et les événements qui le marquèrent. Tiennent également une place considérable les récits de ses aventures amoureuses et de ses sentiments envers les femmes qui l'attirèrent aussi bien que de ses désarrois lors des ruptures qui suivirent.

Bien qu'étant un homme de science, Goethe commence son autobiographie en termes astrologiques pour décrire sa date de naissance, 28 août 1749. Dans une longue introduction, il relate comment, étant enfant, il jeta de la vaisselle par la fenêtre3. Puis, après avoir évoqué ses maladies d'enfant, variole, rougeole, varicelle, il raconte que parmi les enfants qui naquirent après lui, seule sa sœur Friedericke survécut. Par là même, ils Furent «attachés l'un à l’autre de façon intime et affectueuse ». Un frère, Hermann Jacob, de trois ans son cadet « survécut peu de temps à ses premières années » (il vécut jusqu'à six ans).

Le premier amour d'adolescence de Goethe se nommait Gretchen (cf, Marguerite dans Faust) qu'il connut grâce à un ami plus âgé qu'il appelait Pylade. Ce faisant, Goethe laissait entendre qu'il jouait le rôle d'Oreste dans cette relation. Goethe et Gretchen avec Pylade et sa fiancée, se voyaient avec plaisir jusqu'au jour où, sans crier gare, Goethe fut blâmé pour s'être acoquiné avec eux et fut enfermé chez lui. Tant que le comportement de certains membres du groupe fut mal vu par certains membres de la communauté, on ne permit pas à Goethe de revoir Gretchen.

Après avoir retracé son parcours intellectuel à l'Université de Leipzig, Goethe fait le récit détaillé d'une maladie qui entraîna une hémorragie et une enflure de la gorge et du cou. L'intérêt qu'il portera ultérieurement aux arts médicaux a indubitablement été orienté par cette maladie et la thérapeutique que son médecin lui prescrivit, autant que par le large intérêt qu'il portait de lui-même à la nature. Pendant cette période, Goethe fut sur le point de quitter la maison paternelle car les relations étaient conflictuelles à l'extrême et jalonnées de difficultés. Il écrit : « Au lieu de me soulager par sa patience (envers ma maladie et mon rétablissement lent et pénible), mon père s'exprimait souvent de façon cruelle sur ce qui ne dépend pas de nous, comme si c'était seulement affaire de volonté. »

Après avoir parlé de ses voyages à Sassenhein, et de son retour à Strasbourg pour y poursuivre ses études, Goethe nous entretient de ses réactions favorables et inattendues devant l'architecture gothique. Puis, il décrit sa rencontre avec Herder4, ses réactions envers lui et la nature de leurs relations.
Goethe dit que peu de temps après qu'ils se sont rencontrés, « sa nature dédaigneuse (celle de Herder) fit son apparition et me mit (Goethe) dans un grand embarras ». Lorsque Goethe se confia à Herder et lui conta ses intérêts, Herder fut si méprisant et se moqua de lui à tel point que Goethe en vint à mépriser et lui-même et ses intérêts.
Par suite d'une affection oculaire, Herder fut opéré (sans anesthésie), et on ouvrit un canal à partir du punctum lacrymale dans le nez. On y mit ensuite un drain qu'on changea quotidiennement afin que le canal ne se refermât pas. Durant la convalescence de Herder, Goethe lui rendit visite du matin au soir et demeura avec lui des jours entiers, s'habituant aux réprimandes et aux critiques de Herder, et apprenant à déceler nombre de ses qualités admirables, son savoir immense et sa fine perspicacité.
L'opération de l’œil de Herder fut un échec et n'aboutit qu'à le défigurer un peu plus. C'est à ce moment-là que furent écrites les lignes citées par Freud. Goethe écrit ce qui suit :
« Au cours de ce traitement si gênant et si douloureux, notre Herder ne perdit rien de sa vivacité mais devint de plus en plus acerbe. Il ne pouvait écrire une lettre pour demander quelque chose sans qu'elle fût saupoudrée de quelque moquerie ou autre chose du même genre. Ainsi, par exemple, il m'écrivit un jour :

"Si tu possèdes ces lettres de Brutus qui se trouvent dans la correspondance de Cicéron,
Toi, dont les consoles d'écoles exhibent de magnifiques reliures,
Qui sortent lisses de leurs bibliothèques bien rangées, de l'extérieur plus encore que de l'intérieur,
Toi dont l'art descend des dieux, des Goths ou de la boue5,
Goethe, envoie-les moi.“

« Naturellement, ce n'était pas très courtois de sa part, de se permettre cette plaisanterie sur mon nom ; pour un homme son nom propre n'est pas un manteau qu'il se contenterait de porter, et qu'on pourrait, par inadvertance, froisser et déchirer, mais au contraire, il lui sied parfaitement, s'est développé sur lui comme sa peau, qu'on ne peut érafler et égratigner sans blesser l'homme lui-même.

« Le premier reproche, en revanche, était davantage justifié. J'avais emporté avec moi, à Strasbourg, les auteurs échangés avec Langer, mais aussi de nombreuses éditions rares provenant de la collection de mon père, et les avais rangés dans une bibliothèque avec la ferme intention de m’en servir. Mais comment aurais-je trouvé le temps pour cela, occupé que j’étais à de multiples activités ? Herder qui s'intéressait davantage aux livres, au point d'en avoir besoin à tout moment, avait vu ma précieuse collection lors de sa première visite, mais s'était vite aperçu que je ne m'en servais pas ; aussi, étant l'ennemi le plus farouche des apparences fallacieuses et de l'ostentation, prit-il occasion de tout pour se moquer de moi à cet égard. »
Par suite de cette attitude destructrice de Herder envers la littérature et d'autres choses que Goethe aimait, celui-ci devint de plus en plus discret sur lui-même, entretenant seulement ses amis intimes de sa chimie mystico-cabbalistique et de certains de ses poèmes parmi lesquels, non les moindres, Götz von Berlichingen et Faust.

L'autobiographie de Goethe se poursuit par une description de sa rencontre avec Friedericke Brion par l'intermédiaire de son ami WeyIand. Il en fut profondément amoureux mais se sentit très coupable devant cette passion grandissante. Plus tard, Goethe décrit la douleur intolérable qui suivit leur séparation. Bien qu'il n'en révèle pas les raisons, il indique clairement le rôle que sa culpabilité y a joué. Il semblerait que le facteur déterminant de la rupture de Goethe avec Friedericke fût, en délinitive, sa relation avec sa sœur Friedericke. Après son retour de Strasbourg, ces rapports devinrent encore plus intimes. Il en vint même a être jaloux de son affection pour son ami Schlosser.
Plus loin, Goethe fait état de sa réaction courroucée devant le pillage de quelques-unes de ses idées (plagiat) dans Faust par Wagner qui s'en servit pour une tragédie L'enfant meurtrière. En même temps, il pense qu'il n'avait pas le droit de porter plainte puisqu'il avait pris l'habitude de parler librement de ses idées, bien avant d'en faire usage.
Parmi les nombreux sujets dont parle Goethe dans cet ouvrage, figurent le pélagianisme et la doctrine de Pelagius6. Peu après cela, Goethe discute de son Iphigénie et un peu plus loin de l'opération d'une double cataracte sur un patient qui devint aveugle a la suite d'une complication infectieuse.
La plus grande partie du restant de l'ouvrage concerne la relation de Goethe avec Lili et leurs fiançailles. Cependant, cette liaison aboutit aussi à un échec. Finalement, Goethe la quitta et partit pour la Suisse dans l'espoir de l'oublier. Il ne conserva d'elle, néanmoins, que les meilleures images. D'après ses commentaires, il est peu douteux que sa soeur fût, en dernier ressort, responsable de cette rupture avec Lili. Le livre se termine lorsque Goethe renonce finalement à Lili et projette d'aller en Italie.

Notre bref résumé de Dichtung und Wahreit7 indique qu'outre la référence au nom propre, qui est comme la peau, et la citation de Herder, un grand nombre de sujets abordés, telle la référence à l'architecture gothique, au plagiat, au pélagianisme et à Pelagius, à Iphigénie (la source de l'autre citation de Freud discutée plus bas), sont repris par Freud dans les associations à son rêve. Les deux références à l'opération de l'oeil sans anesthésie, qui ont pu frapper Freud à la lumière de « l'épisode de la cocaïne », sont aussi évoquées dans ses associations. L'identification de Freud à Goethe à bien pu être facilitée par le fait que le frère de Goethe, Hermann Jacob, mourut dans sa petite enfance8. Cet événement s'accorde parfaitement avec les propres sentiments de Freud a l'égard de la mort de son frère (voir les rêves « Non Vixit » et du « w.-c. de campagne »). Mais la description de la relation de Goethe avec sa sœur est encore plus significative. Ce thème est directement lié à l'expérience de Freud comme ses associations ultérieures le montrent.
La référence que fait Freud aux lignes sarcastiques de Herder sur le nom de Goethe venant comme il se doit à la suite de ses associations sur « (son) propre nom (ayant) été victime de plaisanteries imbéciles», acquiert une signification particulière. La relation de Herder avec Goethe, plus jeune que lui, était visiblement celle d'un mentor qui jouait le rôle de la figure paternelle. Goethe a toujours parlé du conflit avec son père et, dans une certaine mesure, celui-ci se continuait dans la relation avec Herder. Il était probablement très simple pour Freud de se voir lui-même dans la même situation, ayant eu des conflits avec son propre père, qui était son mentor, avait subi également une opération de l'œil, et qui, durant l'adolescence de Freud, prit sérieusement ombrage de son amour des livres (voyez le rêve de la Monographie botanique).
Après que nous aurons traité de la citation de Freud dans Iphigénie en Tauride, nous serons capable de voir comment les deux citations sont liées.

 

Iphigénie en Tauride

La pièce de Goethe dérive de la tragédie grecque d'Euripide mais, au lieu d'utiliser les artifices d'un deus ex machina pour résoudre les conflits du drame, Goethe offre une interprétation psychologique.

Iphigénie, prêtresse vierge du temple de Diane en Tauride, se désole de sa solitude, éloignée qu'elle est de sa Grèce natale, et se lamente sur le sort de la femme comparé à celui de l'homme. Elle supplie Diane de la sauver de la mort vive qu'est l'existence d'une esclave dans ce pays, tout comme elle l'a secourue une fois déjà de la mort réelle.

Arkas entre en scène pour lui dire que le roi Thoas, souverain du pays, va venir lui demander d'être sa femme. Il a perdu son dernier fils à la guerre et désire en avoir un autre pour lui succéder sur le trône. Arkas lui rappelle que le roi a épargné sa vie, bien qu'on ait coutume dans ce pays de sacrifier les étrangers sur l’autel de Diane, et la prie d'accéder aux désirs du roi. Mais Iphigénie répond qu'elle invoquera tous les dieux, et en particulier Diane, pour qu'ils l'aident à éviter d'être «traînée de force dans son lit». Quand le roi surgit et demande à Iphigénie d'être sa femme, elle refuse en lui disant que, s'il connaissait ses origines, il serait rempli d'horreur et voudrait sans doute la bannir. Cédant à ses pressions, Iphigénie avoue à contre cœur qu'elle est de la « race de Tantale ».
Deux étrangers au pays de Tauride, Oreste et Pylade, avaient été capturés et enchaînés. Oreste était poursuivi par les Furies depuis qu'il avait tué sa mère. Quand il demanda à Apollon de le sauver, l'oracle d'Apollon prédit que cela s'accomplirait après qu'Oreste aurait arraché sa sœur bien-aimée du temple de Diane en Tauride. Iphigénie apparaît et se dirige d'abord vers Pylade qu'elle délivre de ses chaînes. Reconnaissant à son accent qu'Iphigénie est grecque, Pylade lui raconte que Troie a été prise par les Grecs et réduite en cendres. « Mais plus d'une tombe [de héros nous rappelle ce pays barbare] Achille repose là avec son noble ami. » En retour, Iphigénie s'écrie : « Ainsi vous-mêmes, images des dieux, n'êtes que poussière! » C'est la citation que Freud associe au rêve et aux lignes de Herder.

Ne connaissant pas l'identité d'Iphigénie, Pylade lui dit que la reine Clytemnestre (sa mère) a tué, avec l'aide d’Égisthe, le roi Agamemnon (son père). Pylade considère que le meurtre est compréhensible, car il explique qu'après le sacrifice d'Iphigénie sur l'autel de Diane à Aulis, Clytemnestre ressentait tant de dégoût à l'égard de son mari qu'elle se rendit aux avances d'Égisthe.
Après sa conversation avec Pylade, Iphigénie délivre Oreste qu'elle ne reconnaît pas comme son frère. Lorsqu'elle lui demande ce qu'est devenu Oreste qui devait venger son père, il lui apprend qu'Oreste et Électre sont tous deux vivants. Après qu'Agamemnon fut tué, Électre cacha Oreste en l'envoyant chez un parent de son père, Strophius, qui l'éleva avec son propre fils Pylade. En grandissant, ils devinrent des amis intimes et voulurent venger ensemble la mort d'Agamemnon. À cette fin, ils allèrent déguisés à Mycènes où Oreste se démasqua à Électre. Le récit qu'elle lui fit du meurtre de son père et de la façon misérable dont on l’avait traitée depuis que l’acte horrible avait été accompli, raviva chez Oreste son brûlant désir de vengeance et il poignarda sa mère d'un coup de dague ancienne appartenant à la famille de Tantale, qu'Électre lui avait donné.
Il révéla son identité à grand-peine à Iphigénie et, en retour, elle fit de même pour elle, lui racontant comment Diane l’avait arrachée de l’autel et amenée dans le temple de Tauride. Plus tard, Iphigénie, 0reste et Pylade mettent au point leur évasion qui, conformément à la prophétie de l'oracle, comporte l'enlèvement de la statue de Diane, c'està-dire la sœur d'Apollon. Bien qu'Oreste et Pylade dussent être sacrifiés sur ordre du roi Thoas s'ils restaient, Iphigénie répugne à dérober la statue sacrée et à partir sans la permission du Roi à qui elle doit la vie et qu'elle considère comme son second père.
Iphigénie apparaît ensuite devant le roi Thoas, déclarant qu’elle a ajourné le sacrifice des étrangers car il réclame cet acte inhumain uniquement à titre de représailles pour son refus de l'épouser. Elle s'oppose à sa volonté en invoquant une «loi plus ancienne» qui fait des étrangers quelque chose d'intouchable. Après maintes palabres, elle raconte toute la vérité au roi Thoas : qu'Oreste est son frère rongé par le remords de son geste matricide, que Pylade est son ami intime ; et qu'ils avaient projeté de dérober la statue de Diane conformément à l’ordre d'Apollon de Delphes selon lequel sa sœur devait être ramenée. Elle supplie le Roi d'entendre raison, d'apaiser son courroux et d'être clément. C'est alors qu'Oreste réalise qu'ils ont mal compris l'oracle - que la sœur dont il est question est sa sœur Iphigénie et non pas la sœur d'Apollon, Diane. Oreste conte au Roi que depuis qu'il a retrouvé Iphigénie, il se sent délivré ; qu'il n'est plus poursuivi par les Furies. Thoas accepte finalement de les laisser partir, mais Iphigénie refuse de le quitter sans son pardon. La pièce se termine lorsque Thoas leur tend la main en gage d'amitié.

De nombreux thèmes apparaissent dans cette œuvre dramatique. Un des plus importants est la relation entre Iphigénie, portrait d'une femme douée des idéaux spirituels et éthiques les plus élevés, et le roi Thoas et son frère Oreste. Comme l'héroïne le note, il est clair que le roi Thoas représente pour elle un « second père », ou son substitut. La signification œdipienne de cette proposition de mariage est évidente. Dans son rôle de sauveur, il annule le sacrifice d'Iphigénie auquel son propre père, Agamemnon, l'avait soumise. Lorsqu'elle refuse sa proposition, il veut revenir à la pratique du sacrifice humain qu'il avait abandonnée, en sa faveur. Son désir de sacrifier les étrangers manifeste clairement un déplacement de la colère qu'il éprouve envers elle et une répétition de ce qu'Agamemnon lui-même voulait lui faire.
On assiste à une scène d'une très forte intensité dramatique lorsque Iphigénie reconnaît Oreste comme étant son frère et lui révèle sa propre identité. La culpabilité d'Oreste pour le meurtre de sa mère est apaisée lorsqu'il comprend que sa sœur est vivante. Le fait de trouver Iphigénie et de la ramener en Grèce pourrait signifier pour lui qu'il rend symboliquement la vie à sa mère, annulant ainsi le meurtre.
On trouve parmi les autres thèmes de la pièce celui de la relation homosexuelle, inhibée quant au but, entre Oreste et Pylade qui aspirent a venger ensemble les crimes horribles de la « race de Tantale ». Ces crimes comportent le meurtre, le sacrifice humain, et enfin le cannibalisme. Cette longue épopée faite de manifestations débridées des instincts, trouve en définitive sa forme achevée dans Iphigénie en tant qu'elle personnifie l'accomplissement de ce qu'il y a de civilisé et de rationnel en l'homme.

Voyons maintenant quelle liaison existe entre les deux ouvrages de Goethe, liaison qu'autorise l'association des deux citations faite par Freud. Il y a de nombreuses analogies entre les deux livres. Nous sommes immédiatement frappés par les prénoms identiques des auteurs des deux citations : Johann Gottfried von Herder et Johann Wolfgang von Goethe. Plus encore, le Gott de Gottfried von Herder se rattache au nom qui revient dans la phrase de Herder : « Der du von Göttern abstammst, von Gothen oder vom Kote » aussi bien qu'avec « Götterbilder» dans la citation d'Iphigénie, «So seid ihr Götterbilder auch zu Staub ».
Les parallèles que l'on peut établir entre le contenu des deux livres sont encore plus impressionnants. Dans les deux ouvrages, un frère est lié de très près à, et dominé par, une sœur qui joue un rôle déterminant sur l'orientation de son destin. Ainsi, Cornelia Friedericke affecta sérieusement la relation de Goethe avec les femmes, en particulier avec Lili, et en fait sa vie tout entière, tandis qu'Iphigénie sauve son frère et lui rend la raison. Dans les deux ouvrages, on décrit une relation intime avec un ami masculin. De fait, dans son autobiographie, Goethe compare l'ami de son adolescence à Pylade, se faisant ainsi lui-même correspondre à Oreste. Plus encore, lors de la représentation d’Iphigénie en Tauride, Goethe joua lui-même le rôle d'Oreste.
Dans les deux ouvrages, on mentionne la figure d'un père brutal et cruel. Le père de Goethe redouble d'acrimonie envers lui durant sa maladie. Le père d'Iphigénie voulait la sacrifier, et Thoas, son second père, était prêt à reprendre les sacrifices humains.

Revenons maintenant aux autres associations de Freud à son rêve :

L'achat à Split me rappelle un autre achat, à Cattaro, où je fus trop réticent et où je ratai l'occasion de belles acquisitions (cf. supra l'occasion ratée chez la nourrice).

Poursuivant son périple vers Cattaro, Freud rejoint sa femme et ils repartent tous deux pour Spalato, puis à nouveau pour Trieste. Evidemment, sa femme alla à Merano pour se remettre de ses troubles gastriques, tandis que Freud allait à Brescia et à Milan. Puis il continua pour Pavie, Monza et Bergame, revint a Milan et repartit pour Vienne, y parvenant la troisième semaine de septembre9.

D'après les remarques de Freud sur Spalato et Cattaro citées plus haut, nous pouvons supposer que le rêve survint quelque temps après cette excursion. À partir du moment où Freud souligne dans sa remarque préliminaire qu'il était « fatigué et affamé après un voyage », nous pouvons soupçonner qu'il fit le rêve ou bien au cours des déplacements ci-dessus mentionnés, ou plus tard, après quelque autre voyage. Ses associations avec les deux villes, en rapport avec les étoffes turques, la sexualité, le boutitiquier de Spalato, etc., semblaient encore très présentes à sa mémoire.
Avant d'être en mesure de comprendre plus complètement le matériel lié au rêve de Freud, nous devons revenir à sa première association, c'est-à-dire au roman où Pélagie intervient.

Le roman auquel Freud se réfère est probablement Hypatia par le Révérend Charles Kingsley, publié en 1853. Écrit en anglais, ce livre fut traduit en de nombreuses langues et fut publié en de nombreuses éditions dont quelques-unes en plus d'un volume. Ce livre suscita l’engouement populaire pendant plusieurs années et garde encore un large public.

Hypatia

Hypatia est une a aventure historique, fondée sur des événements et des personnages réels. De nombreux problèmes théologiques et philosophiques sont abordés dans la trame de l’intrigue. Le récit commence en 413 après Jésus-Christ. Le héros, un moine de dix-huit ans nommé Philammon, vivait dans un petit monastère, l’Abbaye de la secte de Laure de Pambo, à 300 milles au sud d'Alexandrie. Il voulait voir la grande paroisse à Alexandrie, le patriarche Cyril et son clergé. Arsenius, un moine plus âgé, avertit Philammon de ce qu'était le monde, lui recommanda de ne pas regarder les femmes qui sont « les mères de tous les péchés », puis le bénit lorsqu'il partit.

En chemin, Philammon monta à bord d'un chaland rempli de Goths, « géants d’hommes », et de nombreuses jeunes filles séduisantes dont Pélagie, une beauté grecque de vingt-deux ans, pleine de voluptueux attraits.
L'action principale se situe à Alexandrie où le lecteur est introduit devant Hypatia et son père, Théon. Hypatia, une belle femme grecque de vingt-cinq ans, était la «déesse tutélaire » dans une académie où elle enseignait les mathématiques et la philosophie. Oreste, préfet d'Alexandrie, d'origine païenne, était un de ses admirateurs. Hypatia voulut le délivrer du christianisme auquel il s'était laissé amener, espérant que cela l’aiderait à atteindre son but de revivifier le culte des dieux grecs. Un autre personnage féminin important est Miriam, une vieille femme juive influente, puissante, menaçante, qui jouait le rôle d'intermédiaire entre Oreste et Hypatia.

Quand Hypatia reçut une lettre d'Oreste lui exprimant son amour et son désir de l'épouser, elle considéra cette proposition comme une menace pour sa carrière et s’écria : « Je dois m'abaisser du haut des sommets de la science ... jusqu'aux champs infects de la vie terrestre et matérielle ... et le péché moi, moi la vierge, indomptée la propriété, la marionnette d'un homme - ... et un homme comme ça! » (.52-53). Son père étant secrètement favorable à cette proposition, Hypatia commença à envisager la possibilité qu'elle avait, en se mariant avec Oreste, d'œuvrer pour sa religion. Elle déclara finalement : « Pour l'amour des dieux immortels - pour l'amour de l’art, et de la science, et de l'étude et de la philosophie - cela sera. Si les dieux réclament une victime, je suis là... J'offre ma gorge au tranchant. Père, ne m'appelle plus Hypatia ; appelle-moi Iphigénie. - Et moi Agamemnon ? demanda le vieillard » (54).
Quand Philammon arriva à Alexandrie, il fut immédiatement saisi dans l'intrigue et la confusion régnantes. Il fut témoin de la persécution et du martyre des chrétiens, assista, entraîné par les foules, à de nombreuses scènes de violence. Le conflit entre les Juifs et les Chrétiens est décrit en détail. Oreste opta pour les Juifs, mais Cyril, le patriarche chrétien, fut violemment antisémite et souhaita « nettoyer cette infâme écurie d'Augias et ne pas laisser un Juif blasphémer et tromper à Alexandrie » (73).
Quand Miriam eut connaissance d'une purge antisémite imminente, elle avertit, pour qu'il s'enfuie, Raphaël Aben-Ezra, homme immensément riche mais admirateur infortuné d'Hypatia et ami intime d'Oreste. Raphaël remit à Miriam ses bijoux et ses biens, lui disant qu'il n'en avait plus besoin désormais, puisqu'il avait l'intention de devenir mendiant, de quitter le pays et d'aller à la recherche de ce qu'il attendait de la vie.

Alors que Philammon découvrait l'intrigue compliquée de l'église d'Alexandrie, il apprit qu'Oreste, en dépit de sa conversion au christianisme, était considéré comme un «ennemi» de l'Église, et qu'il était soumis à Hypatia. Pensant que, par conséquent, les philosophes devaient être à la source de tout le mal à Alexandrie, il persuada Cyril de l’autoriser à suivre un des cours d'Hypatia, afin qu'il puisse, lui, homme de Dieu, «la convertir à la chrétienté ».
La première fois que Philammon entendit la belle philosophe grecque, elle faisait un cours sur la vérité. Philammon fut frappé non seulement par la logique de ses arguments, mais aussi par sa beauté et sa noblesse. Il fut troublé de sentir que ses croyances se dérobaient. En retournant voir Cyril, Philammon fut intercepté par Pierre le Commentateur et quelques autres qui refusaient de croire que Cyril l'avait envoyé pour écouter Hypatia et accusaient Philammon d'avoir pour elle des désirs charnels. Une dispute s'ensuivit, et finalement, Philammon abandonna, dégoûté, désespéré par l'injustice de ses frères chrétiens.

Philammon échoua à convertir Hypatia. Au contraire, sa solitude, son ressentiment contre les hommes de sa propre foi, aussi bien que sa soif de connaître, le rapprochèrent d'elle. En retour, Hypatia reconnut sa sincérité, et, pensant qu'il serait un étudiant de bonne volonté, fit en sorte que Philammon fût admis à ses cours gratuitement. Durant les quatre mois qui suivirent, le jeune moine abandonna temporairement la religion chrétienne et devint un étudiant estimé à l’académie d'Hypatia. Il était amoureux d'elle mais se comportait avec elle comme avec une mère. Hypatia aimait aussi le jeune moine, mais d'une façon plus intellectuelle.

Un jour quelques Goths, parmi lesquels Amal (leur chef) et Pélagie, vinrent en tant qu'hôtes payants à l'académie pour suivre le cours d'Hypatia. Pélagie craignait que son amant, Amal, pût lui préférer Hypatia. Il y avait aussi, assistant à la leçon, le moine Arsenius venu à Alexandrie à la demande de Cyril. Après le cours, Arsenius reprocha à Philammon son amitié avec Hypatia et lui rappela qu'il l'avait amené de son monastère d'Athènes. Il l’informa aussi de ce qu'il avait une sœur de quelques années plus âgée que lui, qui avait été enlevée par la Juive Miriam. Philammon pressentit que Pélagie était sa sœur et décida de la sauver de la vie infamante avec les Goths.
Soudain, Pierre le Commentateur et une grande partie des moines apparurent, traitant Philammon d'apostat et de débauché. Puis, en dépit des protestations d'Arsenius, Pierre dit à Philammon qu'il était « l'esclave d'Arsenius, légalement acheté avec son argent ». La foule se serait emparée de Philammon si Oreste n'était entré avec ses gardes. Dans le combat qui s'ensuivit, un moine nommé Ammonius tenta de tuer Oreste. Les Goths intervinrent, sauvèrent Oreste et capturèrent Ammonius. Philammon trouva refuge dans la maison de Pélagie, et, dans ces lieux, fut le témoin horrifié des caresses d'Amal à Pélagie.
Peu de temps après, Philammon alla voir Miriam pour s'assurer que Pélagie était bien sa sœur. Miriam refusa de l'admettre, du moins tant qu'elle ne connût pas le désir du moine de «sauver» Pélagie de son infamie en en faisant une pénitente ou une nonne. Puis elle remit à Philammon quelques lettres à porter à Oreste. Quand il les lui présenta, le préfet le chargea de porter une lettre à Pélagie, dans laquelle il lui demandait de danser Vénus Anadiomède, danse fortement érotique, dans une fête. Philammon, stupéfait de cette requête, dit à Oreste que Pélagie était sa sœur. Le préfet, comprenant que le jeune moine pouvait rencontrer des difficultés à cause de son fanatisme, ordonna qu'on l'emprisonne pendant quelques jours.
Peu après, Oreste alla voit Hypatia et lui apprit qu'Héraclès, général africain, avait battu les Romains à Ostia et s'était emparé du trône des César. En fait, pour d'obscures raisons politiques, Oreste avait donné une fausse nouvelle, car Héraclès était totalement vaincu. Profitant de l'emprise de la nouvelle, Oreste projeta une cérémonie pour se gagner la foule avec l’aide d'Hypatia.

Sur une scène était prévue une exhibition de gladiateurs, interdite par la loi depuis quelque temps, tuant des prisonniers libyens. Durant ce spectacle, il devait invoquer les anciens dieux. Sur une autre scène, il avait prévu de montrer un éléphant blanc et de faire danser à Pélagie la Vénus Anadiomède. Il demanda à Hypatia d'écrire une ode pour accompagner la danse de Pélagie. Puis, tandis que tout le monde serait attentif et en effervescence, une partie du peuple, qu'il aurait payé, crierait « Vive Oreste César» pendant que l'autre rappellerait la victoire d'Héraclès. Enfin ses serviteurs annonceraient son prochain mariage avec Hypatia, le peuple applaudirait et il serait intronisé Imperator Augustus.

Bien qu'Hypatia se fût d'abord opposée au plan d'Oreste, celui-ci finit par vaincre ses résistances et elle accepta surtout à cause de son désir idéaliste de réintroduire le culte des anciens dieux. Entre-temps, Ammonius, le prêtre qui avait tenté de tuer Oreste et qui avait été capturé par les Goths, fut crucifié sur l'ordre d'Oreste. Les moines de Cyril volèrent sa dépouille et l'exposèrent en public, proclamant Ammonius martyr, incitant ainsi le peuple à se révolter, contre Oreste et sa loi.

L'histoire se tourne ensuite vers le Juif Raphaël Aben-Ezra qui errait en Italie. Il libéra Victoria, une jeune femme chrétienne, de quelques ruffians qui s'étaient attaqués à elle. Quelque temps après, ils furent abordés par une troupe de cavaliers, dont l'un se révéla être le frère de Victoria, dont elle avait été séparée pendant longtemps. Après de nombreuses aventures, Raphaël rencontra le grand Augustin et se convertit au christianisme.

L'on est ensuite transporté dans la prison d’Alexandrie où Philammon « divaguait comme un fauve pris au piège ». Son récent projet (sauver Pélagie) était soudain empêché, anéanti, et son énergie se transforma en rage désespérée. Il se déchira aux barreaux de sa prison, se roula en hurlant sur le sol. Il invoquait en vain Hypatia, Pélagie, Arsenius... tout sauf Dieu » (299). Enfin, le jour de la fête, Philammon fut relâché, Oreste ayant libéré tous les prisonniers. Il se rendit directenient au théâtre où il découvrit avec horreur Hypatia assise aux côtés d'Oreste vêtu de ses habits de dignitaire.

Comme prévu, le premier spectacle fut un « combat » entre des prisonniers libyens et des gladiateurs tout armés qui massacrèrent une cinquantaine d'hommes, de femmes et d'enfants sous les yeux des spectateurs. Philammon fut écœuré de ce spectacle et aurait fui sans son désir de revoir Pélagie. Les représentations se succédèrent jusqu'à ce qu'enfin apparût l'éléphant blanc comme neige monté par Pélagie, la déesse Aphrodite. L'audience cria d'excitation devant la belle danse érotique de Pélagie. À la fin de la représentation, Philammon, incapable de se contenir plus longtemps, se précipita sur la scène, vociférant :

« Pélagie! Sœur! Ma sœur! Aie pitié de moi et de toi-même! Je te cacherai! te sauverai !
et nous fuirons ensemble de ce lieu infernal !... Je suis ton frère! Viens! »
Elle le fixa un moment, les yeux écarquillés, hébétés. La vérité fondait sur elle :
« Frère... »
L'âme endormie (des souvenirs d'enfance à Athènes) se réveilla en elle ; et poussant un cri inhumain, elle bondit loin de lui, en proie à la honte... (310).

La foule gronda contre Philammon, réclamant sa crucifixion, mais il se retourna contre eux et les accusa d'être plus vils que les brutes qu'ils employaient comme bouchers. Aiguillonné par les serviteurs, l'éléphant se rua sur Philammon et, le saisissant avec sa trompe, le souleva en l'air. Pélagie supplia la foule d'épargner son frère par égard pour elle et incita l'éléphant à reposer le captif. Philammon fut évacué par les serviteurs et jeté dans la rue.
Bien que ce moment dramatique détonnât singulièrement dans le plan d'Oreste, celui-ci fit un discours à la louange d'Alexandrie et rappela au peuple la victoire d'Héraclès. Mais, alors que les mercenaires proclamaient Imperator Caesar, une voix venant des plus hautes travées cria : «C'est faux! C'est faux! On vous a dupés! Il s'est dupé! Héraclès a été totalement mis en déroute à Ostia, et il fuit vers Carthage, les troupes de l'Empereur à ses trousses... Que périssent les ennemis du Seigneur, pris à leur propre piège! » (313). Du théâtre en tumulte, Oreste, Hypatia et les gardes s'enfuirent aussi bien qu'ils purent.
Quand Philammon revint chez lui, il trouva Pélagie qui l’attendait. « Elle scruta un moment son regard d'un air terrifié, et ne vit rien que de l'amour... Et cœur contre cœur, le frère et la sœur mêlèrent leurs baisers innocents et s'étreignirent de plus en plus, comme pour lever les derniers doutes qui subsistaient sur leur parenté mutuelle» (320). Pélagie lui dit que, dès le premier jour de leur rencontre, elle avait pensé qu'il était son frère mais avait trop de honte pour lui en faire part. Philammon essaya de lui faire avouer qu'elle haïssait Amal depuis qu'elle avait manifesté de la colère envers lui mais Pélagie refusa de le faire. Quand il lui demanda naïvement si elle ne l'aimait pas lui aussi, elle lui répondit qu'il ne connaissait rien à l'amour, qu'elle n'aimait pas son frère comme elle aimait son amant.

Dans son désespoir, Pélagie voulait s'humilier en quémandant les conseils d'Hypatia, mais la philosophe n'avait rien à faire avec elle. Furieux qu'Hypatia n'ait pas fait preuve de commisération et convaincu que le Christ aurait pardonné Pélagie, Philammon vit son sentiment pour la religion chrétienne se raviver. Il se sentait terriblement coupable de s'être exclu de l'Église et croyait que seules des années d'amères suppliques et de repentir pourraient expier ses péchés. La comparant à Marie-Madeleine qui s'était enfuie dans le désert et avait prié jusqu'à la mort, il dit à Pélagie qu'elle ne pourrait être sauvée que si elle se repentait et quittait Amal.
Philammon se joignit alors à la foule qui allait au Caesarum pour entendre Cyril prêcher devant la dépouille d'Ammonius le martyr. Il marcha droit devant lui jusqu'à ce qu'il parvînt à la chaire de Cyril et là, se prosterna sur le sol, les bras en croix, devant la nombreuse assistance. Cyril appela Philammon frère repenti. Plus tard, Philammon demanda même le pardon de Pierre le Commentateur.

Pendant ce temps, Hypatia, ennuyée que son nom fût associé à ceux d'Oreste et de Pélagie, décida de poursuivre ses cours. Raphaël Aben-Ezra, qui entre-temps était revenu de ses pérégrinations, rendit visite à Hypatia. Il lui raconta qu'il s'était converti au christianisme et qu'il avait épousé Victoria. il tenta de convertir Hypatia mais sans succès. Elle s'ingénia, cependant, à composer un cours d'adieu à ses étudiants bien qu'elle comprît le danger qu'elle courrait à s'aventurer hors de chez elle. Comme elle partait, une foule d'hommes se rua sur elle et l'entraîna au Caesarum ou ils lui arrachèrent ses vêtements. Elle resta nue pendant un moment devant eux. Puis, elle fut jetée à terre par Pierre et la foule des moines la mit en pièces.

Philammon courut devant cette populace en furie qui s'apprêtait à détruire Pélagie et les Goths. Il se précipita chez elle et y trouva Pélagie sur le toit. Il la supplia de partir avec lui. Amal apparut et Philammon lui dit sa détermination de délivrer sa sœur, une chrétienne, « des étreintes pécheresses d'un hérétique aryen». Comme il essayait de l'arracher à Amal, ils engagèrent une lutte violente qui culmina lorsque Amal fut précipité à mort du parapet, se heurtant la tête contre les pavés plus bas.

Pendant ce temps, Miriam, qui avait été mortellement blessée par un des Goths, reçut la visite de Raphaël qui essaya de la convertir au christianisme. Elle lui révéla qu'il était son fils et que l'homme qu'il considérait comme son père avait été en réalité son père adoptif. Elle expliqua que, bien que juive, elle devint nonne au couvent parce que le peuple juif ne reconnaît aucune sagesse à la femme. Un jour, le couvent fut saccagé par des païens et elle fut capturée. Elle pria Dieu de la sauver, mais, comme il ne l'entendit pas, elle se détourna du christianisme. Après la naissance de Raphaël, elle revint vers son peuple et le donna à un couple sans enfant dont il porta le nom. Dans les années qui suivirent, Miriam voyagea et travailla durement, thésaurisa, fabula, intrigua pour se faire tout l'argent qu'elle put, afin de permettre à son fils de jouir d'un pouvoir qui lui avait été interdit. Miriam étant sur le point de mourir, Raphaël tenta à nouveau de la convertir. Elle répondit : « Et pourquoi t'a-t-Il envoyé par ici ?... un Juif le roi du ciel et de la terre?... Eh bien, je saurai bientôt... Je L'ai aimé autrefois... et peut-être... peut-être... » (406). Et là-dessus elle mourut.

Le roman se termine après que vingt ans environ se sont écoulés. Philammon, qui était devenu ermite, fut fait abbé de l’ordre de Laure. Il fit preuve d'une grande sagesse, de patience et d'humilité. Dans ses prières, le nom de deux femmes figuraient toujours. Il disait : « Dites mes frères que je prie la nuit pour deux femmes : jeunes toutes deux, belles toutes deux ; toutes les deux chéries par moi plus encore que ma propre âme... l'une d'entre elles était pécheresse et l'autre, païenne » (415).

Un jour Philammon entra dans une extase au cours de laquelle il rêva des deux femmes qu'il aimait. Quand il en sortit, il dit qu'il devait mourir dans la semaine. Emportant dans ses mains la patène et le calice, il quitta le monastère pour le désert. Après trois jours d'attente, les moines apprirent par des Maures qu'il s'était dirigé vers la retraite de la bienheureuse Amma, une femme autrefois belle et vivante qui s'en était allée, vingt ans auparavant, vivre comme un ermite après avoir distribué tous ses biens.

Les frères se dirigèrent alors vers le sommet de la montagne où ils trouvèrent une tombe onverte fraîchement creusée contenant le corps de Philammon, «et à côté de lui, enveloppé dans son manteau, le corps d'une femme d'une excessive beauté, telle que les Maures l'avaient décrite. L'enlaçant étroitement, comme auraient fait frère et sœur, et joignant ses lèvres aux siennes, il avait rendu son âme à Dieu ; non sans avoir accordé à Amma, semblait-il, le plus saint des sacrements ; car, à côté de la tombe, gisaient la patène et le calice remplis de leur divin contenu » (417).

De nombreux thèmes sont évoqués dans cette histoire des commencements du christianisme. Mises à part les luttes contre les Juifs, Philammon est présenté comme étant souvent la proie de conflits d'ordre religieux. Ces conflits sont plus élaborés dans le personnage de Raphaël Aben-Ezra, un Juif converti tardivement au christianisme, après que ses doutes et ses hésitations eurent été levés.
Le conflit le plus important de Philammon concerne ses relations avec Hypatia et Pélagie. Les rapports avec les deux femmes ne se déroulent pas seulement entièrement sur le mode de l'émotion, mais on peut dire qu'elles représentent l’âme et le corps d'une figure interdite. Les prières de Philammon confirment leur équivalence en tant qu'objets d'amour. Dès lors que Pélagie était la sœur de Philammon et que sa relation avec Hypatia était comme celle qu'on a avec sa mère, le tabou de l'inceste colore les rapports avec les deux femmes. Philammon ne comprend pas la différence entre l'amour qu'il éprouve pour Pélagie, celui qu'elle ressent pour lui et l'amour qu'elle nourrit pour le Goth Amal. Bien que l'auteur exprime par là la naïveté du héros, il indique aussi que celui-ci met inconsciemment en équivalence son amour incestueux et l'amour hétérosexuel et hautement érotique entre Pélagie et Amal. Les baisers qu'échangent Philammon et Pélagie après qu'elle a dansé sont clairement de nature érotique. Ce thème libidinal se poursuit jusqu'à l'extrême fin du roman, quand on trouve le frère et la sœur, les lèvres jointes dans une même tombe. Plus encore, en libérant sa sœur, quoique par inadvertance, de son rival le Goth Amal, Philammon réalise la situation familiale triangulaire où le fils désire s'approprier la femme du père : épouse ou fille. Comme pour se punir du crime, Philammon retourne au désert pour devenir moine c'est-à-dire pour abandonner sa sexualité.

Examinons pourquoi nous pensons qu’Hypatia est le roman que Freud lut à treize ans et auquel ses associations sont liées, de façon « inattendue ». Pour qu'il s'agisse bien de ce roman, l'histoire doit s'accorder avec certains repères posés par Freud dans ses associations quand il écrivait : « Le héros tombe dans le délire et invoque constamment les trois noms de femmes qui, dans sa vie, ont signifié pour lui le plus grand bonheur et le malheur. Pélagie est l'un de ces noms. » On doit évidemment faire la part de l'altération des détails particuliers due à l'effet du temps, aux forces de refoulement et de condensation, et à de nombreux autres facteurs émotionnels.
Le souvenir le plus important de Freud concernant le roman et qui soit le moins sujet à altération est le nom de Pélagie, invoqué par le héros. Le principal ouvrage auquel on puisse se référer dans ce domaine (The New Century Cyclopedia of Names, New York, 1954) indique que Pélagie n'est un personnage central que dans un roman de quelque importance ou popularité, et il s'agit d’Hypatia.

Si maintenant nous considérons les nombreuses autres conditions exigibles, nous constatons que les détails d'Hypatia y satisfont pleinement accroissant ainsi la probabilité pour que ce soit le roman réellement lu par Freud.
Freud écrit qu'il avait un « souvenir vivace » de la fin du roman. En fait, cependant, la scène dont Freud se souvient ici intensément comme constituant la fin du roman semble être la description très précise de la scène de la prison, antérieure dans le roman, au cours de laquelle le héros Philammon devient fou et invoque le nom de deux femmes, dont l'une était Pélagie. (Le troisième nom qu'il invoque est en fait Arsenius, et non celui d'une troisième femme.) C'est une scène d'agitation violente et de folie dans laquelle Philammon «divaguait tel un fauve pris au piège». L'impression qu'a laissée sur Freud la folie du héros a sans doute été renforcée par d'autres épisodes du roman - par exemple, quand Philammon se précipita comme un fou sur la scène du théâtre pour sauver sa sœur de la honte après sa danse ; et plus tard, presque à la fin du roman, quand il entre en extase et erre dans le désert pour mourir.

Pour autant que Freud se souvienne de l'invocation par le héros des noms de trois femmes, on ne doit pas considérer que, à la lettre, l'élément de l'invocation des noms et l'élément trois sont séparables. En fait, quand il est en prison, Philammon invoque les noms de deux femmes : Hypatia et Pélagie. Plus tard, au théâtre, il appelle Pélagie elle-même et à nouveau quand il est en extase. Ces deux femmes ont certes, en un sens, apporté à Philammon le plus grand bonheur, et à coup sûr le plus grand malheur. Mais il y avait effectivement trois femmes qui, dans le roman, ont une signification pour le héros, car outre Pélagie et Hypatia, Miriam était un personnage important. Ses intrigues et ses complots furent pour une grande part responsables de ce qui arriva à Philammon. Elle acheta Pélagie comme esclave et ainsi l’utilisa pour en faire une femme de la même espèce qu'elle. Parmi les trois femmes importantes dans le roman, Miriam représente pour le héros une figure maternelle nocive, Hypatia représente une femme maternellement aimée, et Pélagie une sœur. L'importance des trois femmes peut aussi être considérée du point de vue de l'interprétation de Freud des Trois Parques : «Les trois formes sous lesquelles apparaît à l'homme, au cours de la vie, l'image de la mère. »

L'argument selon lequel Hypatia est le roman auquel se réfère Freud, vient d'une ferme conviction acquise grâce à la correspondance entre le matériel du roman et les autres associations de Freud. Ainsi, les deux phrases citées des ouvrages de Goethe comprennent de nombreux mots clés du roman qui se réfère plusieurs fois aux Goths, aux dieux grecs et aux images des dieux, aussi bien qu'à Dieu lui-même. Le nom Pélagie-Pelagius est encore un autre élément commun à Hypatia de Kingsley et au Dichtung und Wahrheit de Goethe où celui-ci discute de la doctrine de Pelagius tandis que dans Hypatia Pélagie est le nom d'un des personnages les plus importants.
Il y a de nombreuses correspondances entre Hypatia et Iphygénie en Tauride. Il est particulièrement significatif qu'Hypatia se nomme elle-même Iphigénie quand elle s'identifie à la fille vierge qui devait être sacrifiée conformément à la volonté de son père.

Dans les deux cas, le père (Agamemnon ou Thoas) est en définitive responsable du sacrifice de sa fille. Le thème du sacrifice humain est aussi commun aux deux œuvres littéraires. Plus encore, le meurtre d'Hypatia aussi bien que le meurtre des Chrétiens eux-mêmes, tout particulièrement le massacre par les gladiateurs, peuvent être considérés comme des sacrifices humains. On peut dire que les associations de Freud à Fleischl (Fleisch : viande) et à Knödel sont liées à la fois à la pièce et au roman par le thème de l'oralité. Un exemple limite de ce sadisme oral dans le roman est la mise en pièces d'Hypatia, les manifestations de semblables impulsions appartiennent à la petite enfance et sont dirigées contre la mère.
Le thème le plus important des deux œuvres littéraires est peut-être la relation entre le frère et la sœur, qui ont été longtemps séparés. Kingsley ajoute une autre scène de reconnaissance à l'intrigue, réunissant Victoria, un personnage mineur, et son frère. Il y a une autre coïncidence singulière de noms entre les deux ouvrages. Le frère d'Iphigénie est Oreste, et l'amant d'Hypatia (qui s'appelle elle-même Iphigénie) est aussi (un) Oreste. Dans les deux œuvres, le frère et la sœur sont unis pour toujours. Dans la pièce de théâtre, Oreste et Iphigénie quittent ensemble Tauride (co itus, partant ensemble comme pour une lune de miel) pour revenir par la mer dans leur pays natal. Dans le roman, Philammon et Pélagie sont, dans la tombe ouverte, unis à jamais par leur étreinte dans la mort.

Nous pouvons maintenant considérer pourquoi Freud a pu oublier le titre, l'auteur et l'histoire du roman Hypatia, et pourquoi il ne s'est jamais soucié de s'assurer de son identité pour les éditions suivantes de L'interprétation des rêves, ce qui lui aurait été assez facile étant donné la popularité du roman. L'oubli de Freud semble fondé sur le refoulement, probablement parce que le matériel était en quelque façon pénible ou déplaisant. Excepté les discussions théologiques et philosophiques passablement longues qui sont abordées dans l'histoire et qui ont pu repousser Freud adolescent, il y a dans le roman un certain nombre d'éléments qui ont pu le frapper par leur caractère désagréable. Freud a pu ressentir peu de sympathie pour le héros Philammon qui, non seulement « devint fou», mais aussi, en définitive, se soumettait passivement à Cyril devant la foule, se prosternant, les bras en croix. De plus, le roman est de nature antisémite et présente les Juifs sous un éclairage défavorable. Raphaël Aben-Ezra, le héros juif, se convertit au christianisme. Miriam, née juive, est présentée comme une vieille sorcière démoniaque et intrigante qui fut nonne une fois dans sa vie et qui, à la fin, semblait se tourner à nouveau vers le christianisme. Étant donné ce que nous savons de l'histoire et de la personnalité de Freud, nous pouvons supposer que les allusions favorables à l'antisémitisme ont pu lui répugner. On peut en trouver des exemples dans de nombreux passages des écrits de Freud, dans L’interprétation des rêves et dans Ma vie et la psychanalyse10.
Un autre facteur déterminant et important qui peut être responsable de l'oubli consiste en ce que peut-être considéré comme tabou le thème des femmes défendues, valable pour chacune des trois femmes dominantes dans le roman : Hypatia, Pélagie et Miriam. Il semblerait que le refoulement de ces relations défendues emportait avec lui l'occultation d'un autre matériel concernant le roman : le refoulement de ses titre, auteur et intrigue. Cependant, deux éléments déterminants subsistaient après que leur lien avec le matériel incriminé fut censuré car Freud se souvenait que le héros devenait fou et invoquait le nom de Pélagie. Ainsi, bien qu'il se fût rappelé le nom de la sœur, il avait refoulé le fait que la fille était évidemment la sœur du héros. Quant au thème majeur frère-sœur, il émergeait dans les autres associations de Freud comme dans Iphigénie en Tauride et Dichtung und Wahrheit où une sœur tient une place importante ; plus encore, en se souvenant que le héros devenait fou à la fin de l'histoire, Freud semble avoir indiqué que la folie est la conséquence d'une relation érotique avec une sœur. Les autres conséquences, la mort ou la destruction (d'Hypatia), sont totalement refoulées.
Miriam aussi devait être refoulée par Freud car, tout au long du roman, elle apparaît évidemment comme une figure maternelle, investie de beaucoup de savoir, d'une sagesse supérieure et de toute-puissance. C'est une femme faite de contrastes. En dépit de tous ses défauts, elle est profondément dévouée à son fils, Raphaël. Elle est simple et sophistiquée, juive et orthodoxe, magique et réaliste, intolérante et pourtant compréhensive. À cause de cette combinaison de caractères violemment antithétiques, on comprend qu’elle ait pu paraître représenter pour Freud la figure de la mère, unissant des attributs de sa propre mère et d'autres de sa nourrice chrétienne qui l’emmena dans les églises et lui fit assister à de nombreux rites mystiques et pratiques religieuses.

Revenons maintenant aux associations finales de Freud à son rêve :

L'une des pensées du rêve, que la faim suggère au rêveur, est en effet la suivante : On ne doit rien laisser échapper, on doit prendre ce que l'on peut avoir, même si cela entraîne une petite injustice ; on ne doit rater aucune occasion, la vie est si courte, la mort, inévitable. Comme l'intention en est aussi sexuelle, et comme le désir ne veut pas faire halte devant l'injustice, ce carpe diem doit craindre la censure et se cacher derrière un rêve. Toutes les pensées contraires se font alors entendre, le souvenir du temps où la nourriture intellectuelle suffisait à elle seule au rêveur, toutes les retenues et même les menaces de répugnants châtiments sexuels.

Plus tard, Freud se réfère derechef à cet aspect du rêve précédent :

Mon rêve des Trois Parques est un rêve manifeste de faim, mais il sait repousser le besoin de nourriture jusqu’à l'aspiration nostalgique de l’enfant au sein de la mère, et utiliser le désir innocent comme couverture pour un désir plus sérieux qui ne saurait s'exprimer aussi à découvert.

Le désir « sérieux » qui ne pouvait pas « s'exprimer aussi à découvert» était de nature libidinale. Les objets auxquels ses sentiments étaient adressés dans les pensées du rêve étaient ceux d'une période infantile : la mère et la sœur. À partir des associations de Freud et de ses efforts de refoulement, on peut soupçonner qu'il lui était particulièrement pénible de reconnaître l'existence de tels sentiments envers sa sœur. Plus encore, si nous avons à l'esprit la nature de son désir « innocent », le désir ardent de l'enfant pour le sein maternel, nous pouvons supposer que cette inclination exprime le désir de revenir à une période antérieure de satisfaction avant que sa sœur ne soit née. Le déplacement sur sa sœur du sein maternel emportait probablement avec lui d'intenses sentiments d'agressivité contre la sœur qui prenait sa place, aussi bien que contre la mère. Le matériel sadique oral refoulé, que nous avons souligné dans la destruction d'Hypatia, correspondrait à ces sentiments.
Quant aux impulsions défendues, de nature sexuelle ou agressive, la menace de punition y fait clairement allusion, « menaces de répugnants châtiments sexuels». Ici l'allusion devient claire si nous considérons les références morbides dans les associations : la mort de Fleischl, l'opération de l’œil de Herder, la cécité et les sacrifices humains. Outre cela, les associations de Freud alignent une série de figures paternelles menaçantes : le père de Goethe, Herder, le roi Thoas, et des hommes tels que Cyril et Pierre le Commentateur. Les femmes aussi sont présentées dans des rôles effrayants. Les références de Freud aux Trois Parques et le souvenir de sa mère se frottant les mains l'une contre l’autre pour lui prouver que « nous (sommes) faits de terre » sont, par l'insistance sur l'inéluctabilité de la mort, en continuité avec le thème de la punition.

Résumons maintenant le matériel présenté en liaison à ce rêve. Fatigué, affamé, et tenaillé par quelque désir sexuel, Freud se coucha. Dans son rêve, les impulsions sexuelles qui ne pouvaient pas « s'exprimer à découvert » s'associèrent à celle de faim et le renvoyèrent ensemble a une « aspiration nostalgique de l'enfant au sein de la mère ». Cependant, ce renvoi à l'enfance des souhaits et des satisfactions attenantes était particulièrement effrayant en ce qu'il impliquait des objets interdits de caractère incestueux, en particulier sa sœur, aussi bien que des impulsions défendues. À cause de tels désirs, Freud redouta de la part de l'un de ses parents ou des deux ensemble le pire châtiment qui soit. Les associations du rêve laissent penser qu'il adopta une défense passive homosexuelle contre ces craintes. Le point culminant du contenu manifeste du rêve qui consiste dans l'attitude « amicale » entre lui et l'étranger au visage allongé et à la barbiche pointue, gratifiait le souhait que son père fût « amical » et, par suite, ne le punît pas pour ses impulsions sexuelles et agressives défendues.

* Cet article est une traduction du chapitre VI de mon livre On Sigmund Freud’s Dreams (Wayne State University Press, 1968). Les remarques préliminaires, en italique, reprennent certains développements de l'Introduction de l’ouvrage.

ALEXANDER GRINSTEIN

Traduit de l’anglais par Chantal Moubachir.
Les passages cités de Freud ont été traduits de l’allemand par Roger Lewinter.

© Wayne State University Press.

NOTES

1. E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, trad. fr. P.U.F., vol. I, p. 347.

2. « Du mécanisme psychique de  l’oubli», publié pour la première fois dans Monatschrift für Psychiatrie und Neurologie ( 1898), G.W., I, 519-527 ; S.E., III, 287-297.

3. Cf. Freud ( 1917), «Un souvenir d'enfance dans Dichtung und Warheit», S.E., VII, 123-143.

4. Johann Gottfried von Herder (1744-1803) naquit de parents pauvres en Prusse orientale. Étant jeune, il était refermé sur lui-même et s’intéressait à la nature. En 1762, il arriva à Königsberg pour étudier la médecine, mais quitta bientôt ce domaine en faveur de la philosophie et de la théologie. Il fut très influencé par Kant et J.G. Hamann. Herder devint maître-assistant à l’école épiscopale de Riga et, quelques années plus tard, pasteur-assistant.
En 1767, il publia son premier travail approfondi, Fragmente über neue deutsche Literatur. C’est cette publication qui le signala à l’attention de Lessing. Il voyagea en France, en Angleterre et en Hollande afin d’étudier leur système d’éducation. Plus tard, il devint précepteur itinérant et l’aumonier du jeune prince Eutin-Holstein. C’est dans ces conditions qu'il alla à Strasbourg où il rencontra le jeune Goethe sur lequel il eut une influence déterminante.

5. Le but de cette phrase de Herder est de faire un jeu de mots, sur Goethe, göttern, Gothen et Kote.

6. Pelagius ne croyait pas dans la doctrine du péché originel et fut un opposant important à saint Augustin.

7. La personnalité de Goethe en tant qu'elle est révélée par son autobiographie est étudiée en  détail par K. R. Eissler, dans Goethe : A Psychoanalytic Study, 2 vol. (Détroit, 1963).

8. Freud reprit ce matériel en ce qui concerne Goethe dans «Un souvenir d'enfance dans Dichtung und Warheit», (1917) ; trad. fr. in Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard.

9. Jones, op. cit. p. 369.

10. Voir aussi Freud (1926), «Lettre à la société de B'nai Brith»,
S.E., XX, 251-58 ; Martin Freud, Sigmund Freud : l’homme et le père, New York, 1958.

 


Dernière mise à jour : 17 March, 2008
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