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Le site des recherches fondées sur les pratiques psychothérapiques

 

Jacques Lacan

J. Lacan Ecrits,
Paris (Seuil 1966Pages 620 à 627)

Le rêve de La Bouchère de Freud 

Commentaire de J. Lacan au colloque international de Royaumont (10-13 Juillet 1958), publiée dans La psychanalyse, 1961, n° 6, « Perspectives structurales », pp. 149-206.Il faut prendre le désir à la lettre.

Il faut prendre le désir à la lettre

1.
Un rêve après tout, n’est qu’un rêve, entend-on dire aujourd’hui [22]. N’est-ce rien que Freud y ait reconnu le désir ?
Le désir, non pas les tendances. Car il faut lire la Traumdeutung pour savoir ce que veut dire ce que Freud y appelle désir.
Il faut s’arrêter à ces vocables de Wunsch, et de wish qui le rend en anglais, pour les distinguer du désir, quand ce bruit de pétard mouillé où ils fusent, n’évoque rien moins que la concupiscence. Ce sont des vœux.
Ces vœux peuvent être pieux, nostalgiques, contrariants, farceurs. Une dame peut faire un rêve, que n’anime d’autre désir que de fournir à Freud qui lui a exposé la théorie que le rêve est un désir, la preuve qu’il n’en est rien. Le point à retenir est que ce désir s’articule en un discours bien rusé. Mais il n’est pas moins important d’apercevoir les conséquences de ce que Freud se satisfasse d’y reconnaître le désir du rêve et la confirmation de sa loi, pour ce que veut dire le désir en sa pensée.

(183) Car il étend plus loin son excentricité, puisqu’un rêve de punition peut à son gré signifier le désir de ce que la punition réprime.
Ne nous arrêtons pas aux étiquettes des tiroirs, bien que beaucoup les confondent avec le fruit de la science. Lisons les textes ; suivons la pensée de Freud en ces détours qu’elle nous impose et dont n’oublions pas qu’en les déplorant lui-même au regard d’un idéal du discours scientifique, il affirme qu’il y fut forcé par son objet.
L’on voit alors que cet objet est identique à ces détours, puisqu’au premier tournant de son ouvrage, il débouche, touchant le rêve d’une hystérique, sur le fait que s’y satisfait par déplacement, précisément ici par allusion au désir d’une autre, un désir de la veille, lequel est soutenu dans sa position éminente par un désir qui est bien d’un autre ordre, puisque Freud l’ordonne comme le désir d’avoir un désir insatisfait.

Voici ce rêve tel qu’il est consigné du récit qu’en fait la patiente à la page 152 des G.W., II-III :

 “Je veux donner un dîner. Mais il ne me reste qu’un peu de saumon fumé. Je me mets en tête de faire le marché, quand je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que tous les magasins sont fermés. Je me dis que je vais appeler au téléphone chez quelques fournisseurs. Mais le téléphone est en dérangement. Ainsi il me faut renoncer à mon envie de donner un dîner.“

Qu’on compte le nombre de renvois qui s’exercent ici pour porter le désir à une puissance géométriquement croissante. Un seul indice ne suffirait pas à en caractériser le degré. Car il faudrait distinguer deux dimensions à ces renvois : un désir de désir, autrement dit un désir signifié par un désir (le désir chez l’hystérique d’avoir un désir insatisfait, est signifié par son désir de caviar : le désir de caviar est son signifiant), s’inscrit dans le registre différent d’un désir substitué à un désir (dans le rêve, le désir de saumon fumé propre à l’amie est substitué au désir de caviar de la patiente, ce qui constitue la substitution d’un signifiant à un signifiant).

2.
Ce que nous trouvons ainsi n’a rien de microscopique, pas plus qu’il n’y a besoin d’instruments spéciaux pour reconnaître que la feuIlle a les traits de structure de la plante dont elle est détachée. Même à n’avoir jamais vu de plante (184)que dépouillée de feuille, on s’apercevrait tout de suite qu’une feuille est plus vraisemblablement une partie de la plante qu’un morceau de peau.
Le désir du rêve de l’hystérique, mais aussi bien n’importe quel bout de rien à sa place dans ce texte de Freud, résume ce que tout le livre explique des mécanismes dits inconscients, condensation, glissement, etc., en attestant leur structure commune : soit la relation du désir à cette marque du langage, qui spécifie l’inconscient freudien et décentre notre conception du sujet.

Je pense que mes élèves apprécieront l’accès que je donne ici à l’opposition fondamentale du signifiant au signifié, où je leur démontre que commencent les pouvoirs du langage, non sans qu’à en concevoir l’exercice, je ne leur laisse du fil à retordre.

Je rappelle l’automatisme des lois par où s’articulent dans la chaîne signifiante :

a) la substitution d’un terme à un autre pour produire l’effet de métaphore ;

b) la combinaison d’un terme à un autre pour produire l’effet de métonymie.

Appliquons-les ici, on voit apparaître qu’en tant que dans le rêve de notre patiente, le saumon fumé, objet du désir de son amie, est tout ce qu’elle a à offrir, Freud en posant que le saumon fumé est ici substitué au caviar qu’il tient d’ailleurs pour le signifiant du désir de la patiente, nous propose le rêve comme métaphore du désir.
Mais qu’est-ce que la métaphore sinon un effet de sens positif, c’est-à-dire un certain passage du sujet au sens du désir ?
Le désir du sujet étant ici présenté comme ce qu’implique son discours (conscient), à savoir comme préconscient, – ce qui est évident puisque son mari est prêt à satisfaire son désir, mais que la patiente qui l’a persuadé de l’existence de ce désir, tient à ce qu’il n’en fasse rien, mais ce qu’il faut encore être Freud pour articuler comme le désir d’avoir un désir insatisfait –, il reste qu’il faille aller plus avant pour savoir ce qu’un tel désir veut dire dans l’inconscient.

Or le rêve n’est pas l’inconscient, mais nous dit Freud, sa voie royale. Ce qui nous confirme que c’est par l’effet de la métaphore qu’il procède. C’est cet effet que le rêve découvre. Pour qui ? Nous y reviendrons tout à l’heure.
(185)Voyons pour l’instant que le désir, s’il est signifié comme insatisfait, l’est par le signifiant : caviar, en tant que le signifiant le symbolise comme inaccessible, mais que, dès lors qu’il se glisse comme désir dans le caviar, le désir du caviar est sa métonymie : rendue nécessaire par le manque à être où il se tient.
La métonymie est, comme je vous l’enseigne, cet effet rendu possible de ce qu’il n’est nulle signification qui ne renvoie à une autre signification, et où se produit leur plus commun dénominateur, à savoir le peu de sens (communément confondu avec l’insignifiant), le peu de sens, dis-je, qui s’avère au fondement du désir, et lui confère l’accent de perversion qu’il est tentant de dénoncer dans l’hystérie présente.
Le vrai de cette apparence est que le désir est la métonymie du manque à être.

3.
Revenons maintenant au livre qu’on appelle : La science des rêves (Traumdeutung), mantique plutôt, on mieux signifiance.

Freud ne prétend pas du tout y épuiser du rêve les problèmes psychologiques. Qu’on le lise pour constater qu’à ces problèmes peu exploités (les recherches restent rares, sinon pauvres, sur l’espace et le temps dans le rêve, sur son étoffe sensorielle, rêve en couleur ou atonal, et l’odorant, le sapide et le grain tactile y viennent-ils, si le vertigineux, le turgide et le lourd y sont ?), Freud ne touche pas. Dire que la doctrine freudienne est une psychologie est une équivoque grossière.
Freud est loin d’entretenir cette équivoque. Ilnous avertit au contraire que dans le rêve ne l’intéresse que son élaboration. Qu’est-ce à dire ? Exactement ce que nous traduisons par sa structure de langage. Comment Freud s’en serait-il avisé, puisque cette structure par Ferdinand de Saussure n’a été articulée que depuis ? Si elle recouvre ses propres termes, il n’en est que plus saisissant que Freud l’ait anticipée. Mais où l’a-t-il découverte ? Dans un flux signifiant dont le mystère consiste en ce que le sujet ne sait pas même où feindre d’en être l’organisateur.
Le faire s’y retrouver comme désirant, c’est à l’inverse de l’y faire se reconnaître comme sujet, car c’est comme en dérivation de la chaîne signifiante que court le ru du désir et le sujet doit profiter d’une voie de bretelle pour y attraper son propre feed-back.
(186)Le désir ne fait qu’assujettir ce que l’analyse subjective.

4.
Et ceci nous ramène à la question laissée plus haut : à qui le rêve découvre-t-il son sens avant que vienne l’analyste ?

Ce sens préexiste à sa lecture comme à la science de son déchiffrement.
L’une et l’autre démontrent que le rêve est fait pour la reconnaissance…, mais notre voix fait long feu pour achever : du désir. Car le désir, si Freud dit vrai de l’inconscient et si l’analyse est nécessaire, ne se saisit que dans l’interprétation.
Mais reprenons ; l’élaboration du rêve est nourrie par le désir ; pourquoi notre voix défaille-t-elle à achever, de reconnaissance, comme si le second mot s’éteignait qui, tout à l’heure le premier, résorbait l’autre dans sa lumière. Car enfin ce n’est pas en dormant qu’on se fait reconnaître. Et le rêve, nous dit Freud, sans paraître y voir la moindre contradiction, sert avant tout le désir de dormir. Il est repli narcissique de la libido et désinvestissement de la réalité.
Au reste il est d’expérience que, si mon rêve vient à rejoindre ma demande (non la réalité, comme on dit improprement, qui peut préserver mon sommeil), ou ce quise montre ici lui être équivalent, la demande de l’autre, je m’éveille.

5.
Un rêve après tout n’est qu’un rêve. Ceux qui dédaignent maintenant son instrument pour l’analyse, ont trouvé, comme nous l’avons vu, des voies plus sûres et plus directes pour ramener le patient aux bons principes, et aux désirs normaux, ceux qui satisfont à de vrais besoins. Lesquels ? Mais les besoins de tout le monde, mon ami. Si c’est cela qui vous fait peur, fiez-vous en à votre psychanalyste, et montez à la tour Eiffel pour voir comme Paris est beau. Dommage qu’il y en ait qui enjambent la balustrade dès le premier étage, et justement de ceux dont tous les besoins ont été ramenés à leur juste mesure.
Réaction thérapeutique négative, dirons-nous.
Dieu merci ! Le refus ne va pas si loin chez tous. Simplement, le symptôme repousse comme herbe folle, compulsion de répétition.
Mais ce n’est là bien entendu qu’une maldonne : on ne guérit pas parce qu’on se remémore. On se remémore parce qu’on guérit. Depuis qu’on a trouvé cette formule, la reproduction des symptômes n’est plus une question, mais seulement la reproduction des analystes ; celle des patients est résolue.

6.
(187) Un rêve donc n’est qu’un rêve. On peut même lire sous la plume d’un psychanalyste qui se mêle d’enseigner, que c’est une production du Moi. Ceci prouve qu’on ne court pas grand risque à vouloir éveiller les hommes du rêve : le voici quise poursuit en pleine lumière, et chez ceux qui ne se complaisent guère à rêver.
Mais même pour ceux-ci, s’ils sont psychanalystes, Freud sur le rêve doit être lu, parce qu’il n’est pas possible autrement ni de comprendre ce qu’il entend par le désir du névrosé, par refoulé, par inconscient, par l’interprétation, par l’analyse elle-même, ni d’approcher quoi que ce soit de sa technique ou de sa doctrine. On va voir les ressources du petit rêve que nous avons piqué plus haut, pour notre propos.
Car ce désir de notre spirituelle hystérique (c’est Freud quila qualifie ainsi), je parle de son désir éveillé, de son désir de caviar, c’est un désir de femme comblée et qui justement ne veut pas l’être. Car son boucher de mari s’y entend pour mettre à l’endroit des satisfactions dont chacun a besoin, les points sur les i, et il ne mâche pas ses mots à un peintre qui lui fait du plat, Dieu sait dans quel obscur dessein, sur sa bobine intéressante « Des clous ! une tranche du train de derrière d’une belle garce, voilà ce qu’il vous faut, et si c’est moi que vous attendez pour vous l’offrir, vous pouvez vous l’accrocher où je pense ».
Voilà un homme dont une femme ne doit pas avoir à se plaindre, un caractère génital, et donc quidoit veiller comme il faut, à ce que la sienne, quand il la baise, n’ait plus besoin après de se branler. Au reste, Freud ne nous dissimule pas qu’elle en est très éprise, et qu’elle l’agace sans cesse.
Mais voilà, elle ne veut pas être satisfaite sur ses seuls vrais besoins. Elle en veut d’autres gratuits, et pour être bien sûre qu’ils le sont, ne pas les satisfaire. C’est pourquoi à la question : qu’est-ce que la spirituelle bouchère désire ?, on peut répondre : du caviar. Mais cette réponse est sans espoir parce que du caviar, c’est elle aussi qui n’en veut pas.

7.
Ce n’est pas là tout de son mystère. Loin que cette impasse l’enferme, elle y trouve la clef des champs, la clef du champ des désirs de toutes les spirituelles hystériques, bouchères ou pas, qu’il y a dans le monde.
C’est ce que Freud saisit dans une de ces vues de biais dont il surprend le vrai, fracassant au passage ces abstractions dont (188)les esprits positifs font volontiers l’explication de toutes choses : ici l’imitation chère à Tarde. Il faut faire jouer dans le particulier la cheville essentielle qu’il donne là de l’identification hystérique. Si notre patiente s’identifie à son amie, c’est de ce qu’elle est inimitable en ce désir insatisfait pour ce saumon, que Dieu damne ! si ce n’est Lui qui le fume.

Ainsi le rêve de la patiente répond à la demande de son amie qui est de venir dîner chez elle. Et l’on ne sait ce qui peut bien l’y pousser, hors qu’on y dîne bien, sinon le fait dont notre bouchère ne perd pas la corde : c’est que son mari en parle toujours avec avantage. Or maigre comme elle est, elle n’est guère faite pour lui plaire, lui qui n’aime que les rondeurs.
N’aurait-il pas lui aussi un désir qui lui reste en travers, quand tout en lui est satisfait ? C’est le même ressort qui, dans le rêve, va du désir de son amie faire l’échec de sa demande.
Car si précisément symbolisée que soit la demande par l’accessoire du téléphone nouveau-né, c’est pour rien. L’appel de la patiente n’aboutit pas ; il ferait beau voir que l’autre engraisse pour que son mari s’en régale.
Mais comment une autre peut-elle être aimée (n’est-ce pas assez, pour que la patiente y pense, que son mari la considère ?) par un homme qui ne saurait s’en satisfaire (lui, l’homme à la tranche de postérieur) ? Voilà la question mise au point, qui est très généralement celle de l’identification hystérique.

8.
C’est cette question que devient le sujet lui-même. En quoi la femme s’identifie à l’homme, et la tranche de saumon fumé vient à la place du désir de l’Autre.
Ce désir ne suffisant à rien (comment avec cette seule tranche de saumon fumé recevoir tout ce monde ?), il me faut bien à la fin des fins (et du rêve) renoncer à mon désir de donner à dîner (soit à ma recherche du désir de l’Autre, qui est le secret du mien). Tout est raté, et vous dites que le rêve est la réalisation d’un désir. Comment arrangez-vous cela, professeur ?

Ainsi interpellés, il y a beau temps que les psychanalystes ne répondent plus, ayant renoncé eux-mêmes à s’interroger sur les désirs de leurs patients : ils les réduisent à leurs demandes, ce qui simplifie la tâche pour les convertir en les leurs propres. N’est-ce pas là la voie du raisonnable, et ils l’ont adoptée.
Mais il arrive que le désir ne s’escamote pas si facilement pour être trop visible, planté au beau mIlieu de la scène sur la (189)table des agapes comme ici, sous l’aspect d’un saumon, joli poisson par fortune, et qu’il suffit de présenter, comme il se fait au restaurant, sous une toile fine, pour que la levée de ce voile s’égale à celle à quoi l’on procédait au terme des antiques mystères.
Être le phallus, fût-il un phallus un peu maigre. Voilà-t-il pas l’identification dernière au signifiant du désir ?
Ça n’a pas l’air d’aller de soi pour une femme, et il en est parmi nous qui préfèrent ne plus avoir rien à faire avec ce logogriphe. Allons-nous avoir à épeler le rôle du signifiant pour nous retrouver sur les bras le complexe de castration, et cette envie de pénis dont puisse Dieu nous tenir quitte, quand Freud parvenu à cette croix ne savait plus où se tirer, n’apercevant au delà que le désert de l’analyse ?
Oui, mais il les menait jusque-là, et c’était un lieu moins infesté que la névrose de transfert, qui vous réduit à chasser le patient en le priant d’aller doucement pour emmener ses mouches.“ … 

Texte intégral in : J. Lacan Ecrits, Paris (Seuil 1966, pages 620 à 627).

 


Dernière mise à jour : 30 March, 2008
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